WILDER Mendel, Fanny, Paul (NR)

Mendel WILDER [ADLA 4M737]

Mendel, son épouse Fanny et son fils Paul sont réfugiés à Saint-Etienne de Montluc rue de la Gare (date d’arrivée inconnue) et Mendel effectue une demande de renouvellement de carte d’identité auprès de la sous-préfecture de Saint-Nazaire. La famille quitte l’arrondissement très peu de temps après. Max Mendel WILDER, entré en France le 18 avril 1923, est né à Piotrkow (Voïvodie de Łódź au centre de la Pologne) le 12 mai 1902 [Père : Leib WILDER et Mère : Rywka SZINARAGA]. Il est marié avec Fanny WEISSBERG née le 30 juillet 1902 à Constantinople et le couple a un enfant : Paul né le 14 juillet 1931 à Paris (4ème arrondissement). Le couple réside en 1931 au 27, rue de Saintonge dans le 3ème arrondissement à Paris.

Fiches cartonnées dossier d’étranger [ADLA 4M737]

En 1942, la famille réside au 3, rue Lepic (18ème arrondissement) et Mendel WILDER est arrêté à son domicile lors de la rafle dite du ‘Vélodrome d’Hiver » le 16 juillet 1942 puis interné à Drancy.

Dossier de WILDER Mendel [DAVCC 21 P 550 575]
Fiche d'internement du camp de Drancy [AN, F9/5738]
Fiche d’internement du camp de Drancy [AN, F9/5738]

Il est déporté six jours plus tard par le convoi numéro 9 du 22 juillet 1942 de Drancy à Auschwitz où il a été exterminé à l’âge de 40 ans. Sa femme et son fils n’ont pas été déportés, Paul se mariant le 5 septembre 1962 à Neuilly avec Ginette CHEMIN et décédant le 20 mai 1969 à Paris (17ème arrondissement).

Liste convoi n°9 [CDJC, Mémorial de la Shoah, Paris]
Liste convoi n°9 [CDJC, Mémorial de la Shoah, Paris]

Son épouse Fanny, après-guerre, s’occupera des démarches administratives concernant l’état civil de son mari.

WULFART Max, Eugénie [70]

Max et Eugénie WULFART sont originaires de Lettonie. Max est né à Frauenburg (Saldus) le 01 janvier 1876 tandis que son épouse Eugénie KRAMER est née le 18 janvier 1882 à Riga. Ils se sont mariés le 03 avril 1901 à Riga.

Acte de mariage établi par Ch. WULFART, rabbin, Liepaja [AN, 23444X25]
Acte de mariage établi par Ch. WULFART, rabbin, Liepaja [AN, 23444X25]

2 enfants vont naître de cette union : l’aîné, Louis né le 02 octobre 1902 à Riga (Lettonie) qui exercera la profession d’ingénieur et Marius, le cadet né le 08 novembre 1905 à Paris (14ème arrondissement) qui exercera la profession d’artiste-peintre. Une erreur se glisse dans l’état civil au moment de la naissance de Marius : le nom WULFART se transforme en WOULFART.

Acte de Naissance de Marius WULFART [Archives Mairie de Paris 14N381]
Acte de Naissance de Marius WULFART [Archives Mairie de Paris 14N381]

Max et Eugénie arrivent en France en 1903. Max a alors 27 ans et Eugénie 21 ans. Il résident 235 boulevard du Faubourg Saint-Honoré à Paris (8ème arrondissement). Max est artiste-peintre et avait suivi les cours de l’académie d’Odessa avant son arrivée en France pour y étudier la peinture.

En 1925, il constitue son dossier de naturalisation et fournit les pièces administratives demandées dont un acte de mariage fourni par le rabbin Vulfarts de Liepaja (Lettonie).

En août 1926, le Préfet de Police précise que Max a obtenu la Légion d’Honneur et demande que son fils soit naturalisé en même temps que lui. En marge de ce courrier, on peut lire que même si le fils ne souhaite pas être naturalisé en même temps que ses parents, il serait regrettable de ne pas naturaliser un artiste peintre qui a du talent. De ce fait, des renseignements sont demandés auprès de l’Ecole des Beaux-Arts pour savoir si le talent de Max est prêt à servir les intérêts de la peinture française.

On apprend par ailleurs dans une lettre manuscrite de Max Wulfart, qu’il a suivi les cours de l’Ecole des Beaux-Arts, qu’il expose depuis 20 ans et qu’il a réalisé les portraits d’hommes illustres : le député Moutet, Anatole France et Albert Einstein entre autres.

 Demande manuscrite de naturalisation de Max WULFART [AN, 23444X25]
Demande manuscrite de naturalisation de Max WULFART [AN, 23444X25]

Les sommes dues pour l’enregistrement de la demande de naturalisation sont importantes (3000 francs) mais Max est un artiste bohème sans le sou. Le rédacteur de la Revue Histoire Moderne et Contemporaine va le soutenir pour écrire : « il vit au jour le jour« .

Lettre de A. Aulard, 21 janvier 1927 [ AN, 23444X25]
Lettre de A. Aulard, 21 janvier 1927 [ AN, 23444X25]

Il précise lui-même dans une lettre manuscrite son état de dénuement : « c’est la pauvreté fière et digne d’un artiste qui vit de son art mais c’est une pauvreté réelle« .

 Lettre de Max WULFART, 24 janvier 1927 [ AN, 23444X25]
Lettre de Max WULFART, 24 janvier 1927 [ AN, 23444X25]

Les époux Wulfart vont obtenir gain de cause pour au final régler la somme de 500 francs et seront naturalisés en 1927.

Max Wulfart se fait recenser dans l’arrondissement de Saint-Nazaire (numéro 070) conformément à la 1ère ordonnance allemande au 8 décembre 1940 et s’installe à Saint-Etienne de Montluc.

Extrait liste dactylographiée recensement 08 novembre 1940 [ADLA 1694W25]
Extrait liste dactylographiée recensement 08 novembre 1940 [ADLA 1694W25]

Sa bibliothèque, aux alentours de 339 ouvrages, à Paris va être spoliée par les Allemands en août 1943 : « Spolié en août 1943. Possédait notamment des oeuvres complètes d’auteurs français classiques et modernes, quelques livres anciens de valeur, quelques livres illustrés.« 

Bibliothèques spoliées [CDJC, Mémorial de la Shoah, en ligne]
Bibliothèques spoliées [CDJC, Mémorial de la Shoah, en ligne]

Il déposera une requête pour récupérer sa bibliothèque auprès de l’Office des Biens et intérêts privés (dossier n°646) [source : https://www.diplomatie.gouv.fr/IMG/pdf/OBIP_-_dossiers_individuels_cle0163c6.pdf]

Max décède en 1955. Son fils Marius, le cadet, suivra les traces de son père en tant qu’artiste peintre sous le nom de Marius Woulfart et décède à Grasse en 1991.

Dossier de naturalisation de Max WULFART [Archives Nationales, 23444X25]


SCHAUL Ruth, Anja, [Hans] [148]

Eléments biographiques :

Ruth Gustava SCHAUL (prénom usuel Ruth) née REWALD est née le 05 juin 1906 à Berlin-et plus précisément dans le quartier de Wilmersdorf. Elle est entrée en France le 21 mai 1933 avec un visa sans limitation de durée délivré par le Consulat de France à Berlin le 31 mars 1933 et visé le 16 mai 1933. De profession écrivain, elle est mariée depuis le 06 novembre 1929 à Berlin avec Hans SCHAUL né le 13 décembre 1905 à Hohensalza (Inowroclaw) en Pologne de profession avocat. Il arrive en France peu de temps après avec un visa valable deux mois délivré par le Consulat de France à Berlin visé le 20 juin 1933 et donc valable jusqu’au 20 août 1933. Les deux époux quittent l’Allemagne en raison de leurs opinions politiques et de leurs origines israélites. Hans SCHAUL qui était avocat s’est fait radier du barreau suite aux mesures antisémites entrées en vigueur deux mois après l’arrivée d’Hitler au pouvoir.  Ils habitent à leur arrivée au 207, boulevard raspail à Paris dans le 14ème arrondissement (1933) puis au 22, rue Hippolyte Maindron dans le 14ème arrondissement à Paris (1934) qu’ils quittent pour le 11, rue Daguerre dans le 14ème arrondissement à Paris, un appartement qu’ils louent pour 270 francs par mois. Les deux époux se font faire des cartes d’identité pour étrangers pour régulariser leur situation administrative. Leur fille, Anja SCHAUL  naît le 16 mai 1937 à Paris dans le 14ème arrondissement.

Anja et Ruth SCHAUL 1938
Ruth et Anja SCHAUL 1938
Ruth et Anja SCHAUL 1938
Ruth et Anja SCHAUL 1939
Ruth et Anja SCHAUL 1939
Ruth et Anja SCHAUL 1939
Ruth et Anja SCHAUL 1939
Anja SCHAUL 1939
Anja SCHAUL 1939

En juillet 1933, l’ensemble de leur bibliothèque et objets divers arrivent à Paris.

[BundesArchiv BA-N2508]
[BundesArchiv BA-N2508]

Au printemps 1934, le couple envisage de quitter la France et contacte un oncle aux Etats-Unis, Marcus SAUL) pour préparer leur migration. Hans envisage un temps de migrer en Palestine rejoindre un autre oncle déjà présent (Oncle Jean) tandis que Ruth migrerait plus tard mais aux Etats-Unis. Les demandes d’émigration arriveront au Consulat américain à Paris via la HIAS mais finalement, les époux SCHAUL resteront en France.

[BundesArchiv BA-N2508]
Ruth SCHAUL [BundesArchiv BA-N2508]

En novembre 1936, Hans s’engage dans la XIème Brigade Internationale et part en Espagne en tant que lieutenant-observateur. Blessé deux fois, il est rapatrié par train sanitaire via Cerbère et arrive en France le 28 août 1938. A son arrivée, une demande d’enquête est effectuée quant à son séjour en France et le 17 décembre 1938, il est notifié d’un refus de séjour.

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Dossier de Hans SCHAUL, Archives de la Police de Sûreté, Archives Nationales, Pierrefitte-sur-Seine 19940474/107

En juin 1939, Hans SCHAUL est replacé dans sa situation administrative d’origine et est donc autorisé à séjourner en France.

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Les revenus du couple sont faibles : en avril 1939, Hans émarge pour 150 francs par semaine au Comité international d’aide au peuple espagnol 1, rue de Paradis dans le 10ème arrondissement tandis que son épouse Ruth toucherait 1200 à 1500 francs par mois de droits d’auteur sur divers livres traduits au Danemark, en Suède et en Yougoslovie. En août 1939, Hans SCHAUL est trésorier pour le Comité d’Assistance aux Anciens Combattants Allemands et Autrichiens, 1, cité Paradis dans le 10ème arrondissement.

Hans SCHAUL est étroitement surveillé par la Préfecture de police de Paris avec son camarade Heinrich RAU : ancien député communiste au parlement allemand, interné de 1933 à 1936 en Allemagne, il s’évade et rejoint l’Espagne où il devient commandant de la XIème Brigade Internationale. A Paris, il est journaliste  et correspondant permanent de l’Argentisches Tageblatt, journal anti-fasciste argentin et écrit également dans le Nueva Espana, organe anti-fascite à Buenos-Aires. Il est également vice-président du  Comité d’Assistance aux Anciens Combattants Allemands et Autrichiens où Hans SCHAUL est trésorier. Ils sont suspectés d’être des agents de la GPU (police politique soviétique).

En décembre 1939, Hans SCHAUL est interné en tant que ressortissant allemand dans le Centre de Rassemblement des Etrangers, groupe 9 à Saint-Jean de la Ruelle près d’Orléans (sans doute interné dès septembre 1939) et à cette date, son épouse Ruth et sa fille Anja résident en Loire-Inférieure. Puis il est interné dans différents camps avant d’être transféré dans un camp en Algérie. Libéré par les troupes anglaises en 1943, il rejoint l’Union Soviétique en 1944 et décède à Berlin en 1988.

Ruth et Anja résident dans un premier temps dans la commune de Saint-Etienne-de-Campbon (actuelle Sainte-Anne-sur-Brivet) et Ruth entretient des relations étroites avec Louis et Albertine RENAUD.

Entre le 27 septembre et le 20 octobre 1940, Ruth SCHAUL se déclare en tant que Juif à la sous-préfecture de Saint-Nazaire où elle réside à Saint-Etienne de Montluc (numéro 148).

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Extrait liste dactylographiée recensement 1940 [ADLA, 1694W25]
Fiches Allemands Polonais Slovaques Autrichiens [ADLA 1694W25]
Fiches Allemands Polonais Slovaques Autrichiens [ADLA 1694W25]

Depuis le 29 novembre 1940, Ruth SCHAUL et sa fille résident aux Rosiers-sur-Loire.

Contrôle de présence des Israëlites août 1941 [ADML 97W39]
Contrôle de présence des Israëlites août 1941 [ADML 97W39]

Suite à l’ordonnance allemande qui impose un deuxième recensement en juin 1941, elle se déclare avec sa fille auprès de la mairie des Rosiers-sur-Loire qui transmet à la sous-préfecture de Saumur.

Ordonnances allemandes [ADLA 1694W20] et recensement commune des Rosiers-sur-Loire [ADML 97W39]

Liste des Juifs Etrangers refoulés [ADML 37W10]
Liste des Juifs Etrangers refoulés [ADML 37W10]
Mairie des Rosiers-sur-Loire
Mairie des Rosiers-sur-Loire

Ruth et Anja résident dans un premier temps avec Paul et Klara SCHABLIN, deux réfugiés Juifs d’origine tchèque (lieu indéterminé) puis louent une petite maison située sur la levée en bord de Loire auprès de Madame GOUIN. Ruth par ailleurs dispose d’un potager pour subvenir aux besoins alimentaires.

Domicile de Ruth et Anja SCHAUL 8, route d'Angers Les Rosiers-sur-Loire
Domicile de Ruth et Anja SCHAUL 8, route d’Angers Les Rosiers-sur-Loire
Plaque commémorative sur le domicile de Ruth et Anja SCHAUL 8, route d'Angers Les Rosiers-sur-Loire
Plaque commémorative sur le domicile de Ruth et Anja SCHAUL 8, route d’Angers Les Rosiers-sur-Loire

Anja est scolarisée dans un premier temps à l’école privée des Rosiers puis très rapidement à l’école communale.

Ecole publique Les Rosiers -sur-Loire
Ecole publique Les Rosiers -sur-Loire

Ruth et Hans vont correspondre entre avril 1941 et juillet 1942. Les cartes ou courriers sont pratiquement organisés toujours de la même façon : une partie concerne l’actualité internationale utilisant un langage codé qui renvoie à des prénoms, une partie concerne des informations sur les contacts que le couple peut ou a pu avoir avec différentes personnes qu’ils connaissent (amis, famille), une partie concerne les conditions de vie matérielle (argent, nourriture, vêtement…), enfin, une partie concerne Anja (développement physique ou psychologique, école, santé…).

Les protagonistes récurrents dans les courriers :

1 – Louise = Louise POLLNOW née LEHMANN née le 15 mai 1907 mariée avec Hans Moritz (Jean Maurice) POLLNOW né le 07 mars 1902 à Koenigsberg (Allemagne). Louise est arrivée entre 1933 et 1939 en France (recherche en cours). C’est la grande amie de Ruth et elle a déjà rencontré Hans à Paris. Elle va accueilir Anja chez elle à Paris à partir de septembre 1937 et ceci pendant 6 mois jusqu’en février 1939 au moment où Ruth est en Espagne. Elle va s’occuper d’Anja comme de sa propre fille, correspondre très régulièrement avec Ruth en 1939 jusqu’en 1942 puis avec Melle Lemoine, l’institutrice d’Anja, y compris après-guerre. Elle donnera naissance à un petit garçon Dany (Daniel Lucien Bernard) le 24 février 1942 à Paris. Vraisemblablement en 1939, la famille POLLNOW quitte Paris pour s’intaller au Houga (département du Gers) à l’Est de Mont-de-Marsan et à 80 kms de Pau.
Jean POLLNOW : a entamé et réussi des études de philosophie et de médecine, docteur en médecine en 1927, travaille dans différentes cliniques à Berlin, publie de nombreux articles dans les domaines de la psychiatrie et pédopsychiatrie, conceptualise et identifie les désordres psychiques des enfants (hyperactivité, inattention, contrôle des impulsions, désordre…) qui prendra le nom de syndrome Kramer-Pollnow. Il est licencié de sa clinique le 31 mars 1933 suite aux lois d’exclusion des Juifs d’exercer toute profession médicale et émigre en France en mai 1933. Divorcé de son premier mariage, se remarie avec Louise LEHMANN entre 1933 et 1939. Naturalisé français. Jean est devenu actif au sein de la Jewish Children’s Charity, qui avait son siège à Paris depuis 1933. Il était particulièrement intéressé à aider les enfants juifs qui avaient été traumatisés par le pogrom du 09 novembre 1938 en Allemagne et qui avaient finalement fui en France d’Allemagne et d’Autriche, laissant leurs parents derrière eux.
Il a d’abord combattu avec l’armée française contre l’invasion allemande, mais a été démobilisé suite à la défaite militaire de 1940. Il a refusé une offre d’aller aux États-Unis, car il «ne voulait pas déserter la France».
En février 1943, Hans Pollnow est arrêté dans la ville de Pau au pied des Pyrénées où il rend visite à un ami actif dans le mouvement de résistance. En transit par plusieurs camps d’internement en France et en Allemagne, il arriva par la suite au camp de concentration de Mauthausen le 27 août 1943. La vie de Hans Pollnow prit fin le 21 octobre 1943, abattu par ses gardes allemands.

2 – Henri = Heinrich (ou Heiner) RAU né le 02 avril 1899 à Stuttgart-Feuerbach, de nationalité allemande et de religion protestante. C’est le père biologique d’Anja.

Heinrich RAU 1938 [AN, Dossier de la Police de Sûreté,19940472/50]
Heinrich RAU 1938 [AN, Dossier de la Police de Sûreté,19940472/50]

Ancien membre de la Diète de Prusse, arrêté à Francfort-sur-le-Main le 23 mai 1933 et condamné le 13 décembre 1934 par le Tribunal du Peuple (Tribunal Populaire) aux travaux forcés pour « préparation de haure trahison ». Relaché le 13 juin 1935, il vit à Berlin où i l se cache. A quitté l’Allemagne le 15 juillet 1936 (ou 1er août 1936) , se rend en Espagne, enrôlé dans les Brigades Internationales, a combattu jusqu’au 10 mars 1938. Blessé par balle à la cuisse droite, rentre en France le 18 mai 1938 à pied par le poste de Cerbère pour se faire soigner. Réside à Paris le 20 décembre 1938 où il fait une demande de carte d’identité d’étranger. Il est secouru en 1938 par le Comité National de Secours aux Réfugiés Politiques 33, rue d’Hauteville puis par le Secours Populaire qui lui verse un pécule pour vivre et réside à la même date 2, rue Dupin dans le 6ème arrondissement à Paris. Menacé d’expulsion le 11 janvier 1939, il est soutenu par Paul PERRRIN, ancien député de Paris et ancien sous-secrétaire d’Etat et par Maurice VIOLETTE, ancien ministre. L’intervention de ces deux personnalités porte ses fruits et Heinrich RAU envoie une lettre de remerciements à ces bienfaiteurs.

[AN, Dossier de la Police de Sûreté,19940472/50]
[AN, Dossier de la Police de Sûreté,19940472/50]

Il est interné au Camp du Vernet au moins à partir du 11 octobre 1939 considéré comme « Indésirable » (sans doute à partir du 01 septembre 1939). Au printemps 1941, la justice française émet un mandat d’arrêt à son encontre. Puis, il est mis au secret (novembre 1941) à la prison de Castres. En juin 1942, le régime de Vichy le livre à la « Gestapo ». Il est emprisonné dans le centre de détention de la Gestapo (Prinz-Albrecht-Straße) à la mi-42 est transféré au camp de concentration de Mauthausen le 16 mars 43. Il y organise la résistance, et fomente (avec entre autres l’aide de son fidèle ami Franz Dahlem) une révolte qui éclate à la fin de la guerre. Il est libéré le 05 mai 1945 par les Américains.

3 – Albertine – Saint-Etienne = Albertine et Louis RENAUD de Saint-Anne-de-Campbon : Ce sont eux qui vont accueillir Ruth et Anja à leur arrivée de Paris et avant leur déplacement à Saint-Etienne-de-Montluc où Ruth est recensée en octobre 1940. Le père d’Albertine, Jean-Marie LE BOUGUENNEC exerce la profession de cocher puis de chauffeur pour un notable d’Ancenis, Pierre de DURFORT, propriétaire du château d’Ancenis-les-Bois, près de Riaillé. Dans les archives de Hans SCHAUL à Berlin figure une note manuscrite dans un calepin du camp d’Ancenis : en effet, les républicains espagnols blessés sont soignés à partir de 1937 dans une structure hospitalière sur Ancenis et comme Heinrich RAU et Hans SCHAUL font partie d’un groupement d’aides aux réfugiés d’origine allemande ou autrichienne anciens républicains espagnols, il est possible (à vérifier) que Ruth se soit dirigée vers un lieu avec lequel elle pouvait avoir une relation indirecte. Cherchant un logement à un moment, il est également possible que le père d’Albertine lui ait proposé de s’installer chez sa fille et son gendre (Louis et Albertine RENAUD) dans l’attente de trouver un logement. Ils vont entretenir des relations amicales assez fortes, accueillant la petite Anja et sa mère, correspondant régulièrement avec elle. Albertine rendra visite à Anja et Ruth dans le Maine-et-Loire aux Rosiers et Anja ira passer quelques jours de vacances à Saint-Anne-de-Campbon.
Louis RENAUD né le 10 janvier 1903 à Nantes (2ème canton) marié en avril 1929 à Albertine LE BOUGUENNEC née le 22 décembre 1907 à Riaillé (Loire-Inférieure). Louis RENAUD décède le 16 ocotobre 1955 à Sainte-Anne-de-Campbon et Albertine le 14 juin 1957 également à Sainte-Anne. Louis exerce la profession de receveur-buraliste à Sainte-Anne-de-Campbon au moins depuis 1931, c’est un agent de l’Etat chargé du recouvrement de différentes taxes sur la commune pour le compte du service des Impôts.

4 – Alice = Alice ROSENBERG née REWALD née le 03 octobre 1878 à Berlin. C’est la tante de Ruth avec qui elle entretient d’excellentes relations. A émigré au Portugal avec son mari et ses ses deux filles à partir de 1933. Tous les biens de la famille ont été spoliés.

Carte du 18 avril 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

Les Rosiers, le 18 avril 1941
Annie et moi en bonne santé. Aujourd’hui reçu tes nouvelles. As-tu besoin de provisions ou d’argent ?
Moi, pas de nouvelles d’Henri. Triste (?). L’adresse de la tante de Lotte : Lisboa, av. Defensores de Chaves, 59 III. Très contente de tes nouvelles. Annie et maman.

Carte du 26 avril 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

Les Rosiers le 26 avril 1941
Toutes les deux en bonne santé. J’ai reçu souvent des nouvelles de Louise. La famille m’a renseigné bien. Nous n’avons pas besoin de provisions ni d’argent. Nouvelles données à tante Alice. Elle travaille à A. Defensores des Chaves 59III.
Je crois qu’elle t’enverra de l’argent ainsi que Louise. Annie va à merveille. Pas de nouvelles d’Henri. Bon courage.
Annie et maman.

Courrier SCHAUL [Dirk KRÜGER, collection particulière]

[Note sur la carte du 26 avril 1941 : Louise = Louise POLLNOW].

Carte du 07 mai 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

Les Rosiers le 7 mai 1941
Toutes les deux en bonne santé. De Louise et Renaud des nouvelles. De Henri que par toi. quant à l’argent, nouvelles sont données partout. Annie travaille à l’école et apprend déjà.
Pour Henri, existe-t-il de grand danger pour sa santé ? Et son voyage ? J’en suis toujours inquiète. Es-tu bien là-bas ?
Annie et maman

Carte du 14 mai 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

Mon cher Jean, depuis le 24-4 sans nouvelles de toi. Après-demain, Annie aura 4 ans. Elle est très mignonne, très avancée et, ce qui est drôle, très bavarde. Toujours très aimée par tout le monde et assez volontaire. De Henri, rien. Sinon par toi. Moi, je n’ai plus d’espoir pour son départ. Est-il de bon moral ? Existe-t-il des dangers pour ensuite ? Moi, je crois toujours. Renaud ne peut rien t’envoyer. 1000 bonnes choses.
Annie et maman

Carte du 24 mai 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

Mon cher Jean, très contente de ta carte du 10 ct. (courant). Nous deux allons très bien, pas besoin de t’inquiéter pour nous. [Illisible] toujours. Louise va sûrement t’envoyer des provisions. Annie a beaucoup grandi et est très mignonne. J’ai toujours peur pour Henri. L’adresse de la tante est : Av. [Avenida] Defensores de Chaves 59 III. Ecris-lui. Elle n’a pu encore répondre à Louise. Travailles-tu ? Souffres-tu de la chaleur ? Je pense beaucoup à toi. Mille bonnes choses. 24-5-41
Annie et Maman

[NDLR : Ruth utilise le prénom francisé d’Hans : Jean et le prénom francisé d’Anja, sa fille : Annie. Le « Henri » dont il s’agit est Heinrich RAU, ami du couple. «  »L’adresse de la tante » : il s’agit d’Alice Rosenberg, tante de Ruth, réfugiée à Lisbonne depuis 1933. Louise = Louise Pollnow].

Courrier du 06 juin 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

6-6-41. Mon cher Jean, si tu n’as pas encore, écris-toi-même à tante Alice. Louise n’a pas encore une réponse d’elle. Nous allons très bien Annie et moi. Par Louise, j’ai appris que quelques-uns des Henri ont dû retourner dans leur pays. J’ai grand peur pour lui-même, le père. Moi-même je ne puis rien faire pour toi, ni les Renaud auxquels j’ai écrit. Albertine viendra bientôt ici. Je vais voir encore ? Tiens bon. Il le faut de tout mon coeur.
Annie et Maman

[NDLR : « tante Alice = Alice Rosenberg ; Louise = Louise Pollnow ; Ruth utilise un langage codé pour communiquer avec son mari sur la situation internationale ]

Courrier du 21 juin 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

21-6-41. Ta dernière carte était du 22 mai. Souffres-tu de la chaleur ? Reçois-tu les envois de Charlotte ? Par un voisin, je t’ai envoyé 100 frs. Il ira près de toi. Pourquoi le docteur ne traite-t-il pas plus sévèrement Michel ? Ne craint-il pas que Michel pourrait lui faire de sales histoires ? N’a-t-il pas trop de patience, le docteur ? Ça et le sort d’Henri m’inquiète beaucoup. Bien à toi comme toujours.
Annie et maman

Courrier du 28 juin 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

Les Rosiers, le 28 juin 41
Mon cher Jean, enfin 3 cartes de toi des 4, 12 et 17 ct (courant). Très heureuse que ma cousine pense bien à toi. J’espère que tu recevras bien les 100 frs que je t’ai envoyé il y a une semaine. Ne t’inquiète pas pour nous. Nous allons très, très bien. Seulement, moi, évidemment, je suis un peu inquiétée pour la santé du docteur. Moi, je m’en doutais qu’il tomberait malade, je t’avais même parlé de lui dans ma dernière carte. Mais il saura se soigner, j’en suis sûre, malgré le surmenage. Evidemment, maintenant, nous ne pouvons plus espérer qu’il nous soigne dans sa clinique. Tu sais bien que je l’aime comme un père et si mon père était si malade je ne serais pas plus contrariée. Enfin, tu vas bien et ne souffres pas trop. Henri a-t-il suffisamment à manger ? Comme toujours, bien à toi.
Annie et maman

Courrier du 07 juillet 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

7-7-41. Le 26-6. Je t’ai pas parlé de la grave maladie du docteur. Crois-tu que sa famille pourra exister, s’il mourra ? J’ai grand-peur pour lui. Ne m’envoie pas d’argent, mais à Henri, car le docteur ne pourra plus lui en envoyer. Donne son adresse à [Illisible]. As-tu reçu les 100 francs des Chauvet, Lyon ? Toi, au moins, tu as quelqu’un de la famille avec toi. Moi, je suis toute seule.
Annie et Maman

[NDLR : « Grave maladie du docteur = rupture du pacte germano-soviétique et invasion de l’URSS par l’Allemagne nazie ; « famille » = communistes »]

Courrier du 25 juillet 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

25-7-41
Mon cher Jean, reçu les cartes du 17 et 30 juin. Ne t’inquiète pas pour moi. Nous avons des légumes, plus qu’il nous en faut, grâce à mon jardinage excellent. Depuis que tu m’as vu la dernière fois, j’ai beaucoup grossi. Je pense beaucoup à ces jours de chaleur dans tous les sens. De Henri, je m’inquiète toujours, surtout maintenant, où il n’a plus le soutien du docteur. Quant à celui-ci, il continue sa lutte contre la tuberculose. Mais cette maladie est terrible, je crains tant pour lui. Espérons qu’il s’en tire, il le faut pour toute notre famille.
Veux-tu peut-être écrire à Louise qu’elle envoie quelque chose à Henri, moi je la rembourserai immédiatement. Seulement c’est mieux si c’est toi tu t’adresses à elle. Madame Renaud n’est pas encore venue nous voir. Porte-toi bien et garde ton courage.
Annie et Maman.

[NDLR : « Henri » = Heinrich RAU – « Docteur » = Staline – « Lutte contre la turberculose » = lutte contre le national-socialisme – « Pour toute notre famille » = les communistes.

Courrier du 08 août 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

Les Rosiers Djelfa, le 8-8-41
Mon cher Jean, nous deux allons toujours très bien, c’est la pure vérité. Le docteur va mieux, mais, évidemment, il est toujours en danger. La fièvre ne monte plus si rapidement. Quant à la contagion, elle n’est plus à craindre ni pour André, ni pour Ambroise. C’est l’essentiel. pour Henri je crains le pire. Je suis presque certaine qu’il va rejoindre ses frères. Et comme il ne supporte pas le climat de là-bas, sa santé, déjà si délicate, ne résistera plus. Tu lui écris toujours ? Louise aura un bébé vers la fin du moins de février. Reçois-tu toujours des colis de Charlotte ? Moi, aussi, je pense toujours à ces derniers jours chez Albertine. On n’a jamais vécu des heures si remplies en pleine conscience de la fuite du temps.
Bien à toi comme toujours.
Annie et Maman

[NDLR : « Le docteur » = Staline ou URSS ; « Ni pour André, ni pour Ambroise » = ? ; « Henri » = Heinrich RAU ; « Albertine » = Albertine RENAUD]

Courrier du 27 août 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

Les Rosiers s/L. 27-8-41
Mon cher Jean. Il y a 13 jours que je n’ai plus eu de tes nouvelles. Nous allons très, très bien. Annie est en ce moment chez les Renaud. Je suis toute seule et évidemment toutes ces histoires de maladie du docteur et de Henri m’occupent encore davantage. Le docteur souffre beaucoup, malgré cela j’espère bien qu’il va maîtriser les accès de fièvre. Et pour Henri, le climat est tellement dangereux que je n’ai plus d’espoir. As-tu de ses nouvelles ? Il ne va plus avoir la force d’écrire. Si toi, au moins tu résistes à tous ces coups rudes. Moi je veux et tu sais que j’y arriverai. Bon courage [Illisible].
Annie et Maman

[NDLR : maladies du docteur = invasion de l’URSS par l’Allemagne nazie ; Henri = Heinrich RAÜ]

Courrier du 06 septembre 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

6-9-41
Mon cher Jean, grand merci de ta carte du 23-8. Très contente que Charlotte pense à toi et Auguste aussi. Si tu as besoin d’argent dis-le moi sincèrement je trouve toujours un moyen de t’en envoyer. Henri est-il toujours près de Toulouse, dommage qu’il n’est pas venu te rejoindre. Annie est plus charmante que jamais. A Ste-Anne, on l’a comblée de cadeaux, surtout elle a reçu un manteau d’hiver ravissant et bien chaud. Elle n’avait toujours que le petit rouge. A Ste-Anne, elle s’est bien rappelée de toi. Elle a eu la coqueluche, mais elle l’a bien passé , elle a beaucoup poussé, mais ce n’était pas trop terrible. Quand elle est revenue, je suis allée la chercher avec trois gosses. J’ai toujours des nouvelles du docteur à peu près rassurantes, mais je m’inquiète quand même. Ne t’ennuie pas trop.
Mille bonnes choses de Annie et Maman.

[NDLR : Henri, Heinrich RAU, est arrêté en septembre 1939 parce que de nationalité allemande et est interné au camp du Vernet (50 kms de Toulouse)]

Courrier du 09 septembre 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

9-9-41
Mon cher Jean, je pense justement que si tu reçois de l’argent d’Auguste toi, s’il envoie aussi à Henri. Est-ce que tu en sais quelque chose ? Est-ce que toi tu as la possibilité de lui envoyer de l’argent ? Si oui, je te prie de lui envoyer 100 frs de l’argent d’Auguste, je te rembourserai un peu plus tard. Je suis à sec en cet instant, mais dans quelques semaines , ça ira mieux. Je dois acheter toute la provision de bois pour l’hiver maintenant. Alors tu comprends. Quant au docteur, depuis quelques jours je n’ai plus de nouvelles directes de lui, mais je suis quand meme rassurée. Annie et moi allons très bien.
Annie et Maman

Courrier du 19 septembre 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

19-9-41
Mon cher Jean, merci beaucoup de tes cartes du 05 et 9 ct (courant). Je ne comprends pas bien pourquoi c’est François qui t’écrit et pas Henri, tant pis, pourvu qu’ils aillent bien tous les deux. Ils sont donc toujours ensemble. Non, je ne le plains pas plus que les autres de notre famille pourvu qu’il reste où il est. Quant aux sous-vêtements je ne vois que Louise mais qui te transmets par moi ses amitiés et ne peut t’écrire pour l’instant. Mais je vais écrire à Marianne qui se trouve à Nice. Ecris donc à tante Alice. Je ne peux rien envoyer d’ici. Louise a été malade mais est déjà guérie. Ses yeux vont bien. Depuis que le docteur va mieux j’ai grossi. Annie se porte à merveille et joue à ravir avec un [Illisible] petit chat, notre dernière acquisition. Quand j’aurai reçu ton argent, je lui achèterai un chapeau, elle n’en a plus. Mon père va bien, il a repris son travail. Au fond c’est merveilleux que la famille s’occupe aussi bien de vous. Moi je n’ai besoin de rien si je ne dois envoyer à personne. Mille bonnes choses.
Annie et Maman

Courrier du 25 septembre 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

25-9-41
Mon cher Jean, jai reçu tes cartes du 12 et 14 septembre. Quant à Henri, je suis un peu rassurée. Seulement je ne comprends pas si sa nouvelle maison ressemble à celle du Vernet ou à sa dernière de Paris. Mais le docteur va beaucoup moins bien et cela me rend toujours inquiète. Quelle maladie opiniâtre. Et il fait toujours si chaud, ce qui ne lui convient pas du tout. Moi et Annie, nous allons très bien. Je ne fais rien à part le jardin et le ménage. Mais cela m’occupe : il faut scier du bois, faire la lessive, raccommoder, éplucher d’innombrables légumes. Pour chercher mon lait, il faut que je fasse – kms chaque jour. Voilà la journée remplie. Le soir, je lis et je me lève de bonne heure. Nous avons un petit chat et un petit lapin. J’ai reçu 100 frs d’Alice mais rien de Marseille. Bon courage. Moi, j’en ai. Bien à toi.
Annie et Maman

[NDLR : Alice = Alice Rosenberg née Rewald, soeur d’Arthur Markus Rewald, père de Ruth, née le 03 octobre 1878 à Berlin, réfugiée eu Portugal depuis 1933. En 1948, elle écrit à l’IRO (International Refugee Organisation via le Joint Distribution Comitee pour demander une aide financière, son mari étant décédé en 1943]

Courrier du 11 octobre 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

11-10-41
Mon cher Jean, ce que tu dois souffrir là bas quand même. La fièvre va-t-elle disparaître quand il fera moins chaud ? Surtout ne t’inquiète pas pour nous. Nous touchons encore la même allocation qu’à Ste Anne et le jardin nous aide beaucoup. De nos cousins, j’ai reçu 300 frs. Je suis même un peu honteuse, car vous, toi et Henri, en aurait besoin davantage que nous. Si seulement le docteur allait mieux. Cette maladie est terrible et je tremble de nouveau pour sa vie. De toute façon, ses souffrances sont terribles. Un jour, peut-être, son coeur sera atteint aussi. Moi, je me prépare à tout. Annie va très bien. Pas de suite de coqueluche. Le manteau est très chaud et ravissant. Elle apprend maintenant à lire et à écrire. Qu’elle est grande ma fille. Elle parle beaucoup de toi. As-tu toujours des nouvelles de Charlotte ? Moi plus du tout de Louise. Oscar, est-ce le même que nous avons rencontré à l’exposition de Velasquez ? Malgré tout, je tiendrai bon.
Annie et maman.

Courrier du 26 octobre 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

26-10-41
Mon cher Jean, excuse mon silence. J’ai attendu l’instant où j’ai repris un peu de courage. Je crois que le docteur va mieux mais on pouvait avoir peur. Quand à toi, c’est terrible que tu as toujours de la fièvre. J’ai reçu une carte de Sophie, très très gentille. Je vais leur parler encore de sous-vêtements pour toi. Quant à Henri, tu parles si j’ai bien compris de son « dernier » séjour à Paris. Plus de nouvelles de Louise. Annie et moi, nous allons très bien. L’autre jour, nous avons fait 10 kms pour chercher de bonnes pommes et pas chères. Elle les fait comme rien. Dans mon jardin, j’ai récolté environ 50 kgs de carottes pour l’hiver. Tant de tomates que j’en ai mis beaucoup en conserve. J’ai mis aussi des haricots verts en bouteille, j’ai récolté au moins 30 kgs d’haricots verts et des fins extra-fins. Pendant 4 semaines nous avons mangé quotidiennement des petits pois. Pour 65%, nous vivons de notre jardin. Des betteraves rouges, des choux de Bruxelles, des choux, salades, navets, épinards, oignons, poireaux. Je travaille bien, hein ? Et seule tout. Le petit chat grandit et devient voleur. Meilleure santé surtout. Maman et Annie.

Courrier du 22 novembre 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

22-XI-41
Mon cher Jean, toute confuse de ta carte du 7 ct (courant). Quels projets d’Henri. Je crains fort qu’il va se brouiller avec ses patrons à cause de tout cela et le résultat sera qu’il sera obligé de rejoindre ses frères. Cela s’est passé à peu près pareil avec un ancien confrère de lui pas tout à fait de la même faculté. Quant à moi, il se pourrait aussi que ces histoires auraient une fâcheuse influence sur ma réputation. Tiu sais, dans un village comme celui-ci, je suis observée du matin au soir, des projets d’escapade d’amour, même d’un autre, pourrait me nuire. Car au fond, je ne crois pas qu’il réussira. Mais il doit savoir ce qu’il fait, moi je n’y comprends rien. Tu as été bien malade pauv’gars ! . Dis s’il te plait, chaque mot à Henri. Parce que je crains aussi bien pour lui que pour moi. Excuse mon scepticisme mais j’ai fait une très mauvaise expérience avec le même confrère qu’Henri et toi, vous connaissez très très bien. A part cela, nous allons très très bien. Bien à toi comme toujours.
Annie et Maman

Courrier du 25 novembre 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

25-11-41
Mon cher Jean, encore une réponse à ta carte du 7 ct (courant). Je ne puis oublier les aventures de ce confrère d’Henri. C’était l’ancien patron de Marianne et le collaborateur de Paul. Il voulait rejoindre Angélique. Mais il a dû renoncer à ce roman d’amour et maintenant il travaille avec ses frères dans une petite maison. Il se fatigue beaucoup. J’ai appris tout cela par mon frère qui est toujours bien informé de tout ce qui concerne notre famille et nos amis. C’est pour cela que je ne suis nullement enchantée de ta carte du 7. A mon avis, il faudrait laisser tomber toute idée de vie privée d’amour et ne penser qu’au bonheur de ses enfants par ces temps sérieux et douloureux. Annie va très, très bien. Je te raconterai plus long ces jours-ci. J’ai eu beaucoup de travail ces dernières semaines. Mais je m’en tire bien. Crois-tu que je puisse écrire à Henri. Louise va bien. Mille bonnes choses. Soigne-toi bien.
Annie et Maman

[NDLR : Marianne, Paul et Angélique sont des pseudonymes – « J’ai appris tout cela par mon frère » = Ruth étant fille unique, il s’agit d’une connaissance de Ruth qui l’informe…]

Courrier du 14 décembre 1941 de Ruth à Hans SCHAUL :

14-12-41
Mon cher Jean, non je n’avais aucunement mal compris ta carte du 7-11. Pour exactement la même chose, tout à fait normale, l’ami d’Henri et de Paul s’est brouillé avec ses patrons et a dû rentrer chez lui. Mais actuellement, tout cela est devenu illusoire, et je serais réellement contente si Henri reste en place et en bonne santé. Le docteur va bien. Son voisin taquine maintenant Ambroise qui est enfin fixée. As-tu reçu de l’argent ? moi, j’ai reçu 100 frs de tante Alice. Une bonne fête de Noël. J’ai acheté pour Annie : une balle, une petite poupée et une corde à sauter. Elle parle sans cesse du Père Noël, écrit bien « papa » et un tas de choses, lit déjà pas mal de mots dans mes livres et avec tout cela elle court et saute mieux. L’école et la maîtresse sont exceptionnellement bonnes et modernes. Nous allons très bien, pourvu que cela ne change pas pour nous. Bien à toi comme toujours.
Annie et maman et le chat.

Courrier du 08 janvier 1942 de Ruth à Hans SCHAUL :

8-1-42
Mon cher Jean, c’est bien malheureux que je n’ai toujours pas de tes nouvelles. D’abord pour toi-même et puis pour Henri duquel, je l’espère de tout mon coeur, tu as reçu des nouvelles depuis. Car je ne puis que penser à notre vieil ami qui est tombé malade la veille de son départ et par suite de ce projet de voyage. Moi, j’étais toujours d’avis qu’il fallait rester tranquille surtout des hommes de cet âge comme lui et Henri. Enfin, Marianne attend un bébé. Qu’est-ce que tu en dis ? Il ne manquait plus que cela. Annie et moi, nous sommes en bonne santé. Espérons la même chose de toi, à part mes inquiétudes, de très bonne humeur. Nous mangeons toujours notre récolte : Carottes, choux, choux de Bruxelles, betteraves rouges, haricots verts et tomates en conserves. Pas mal, hein ?
Annie et maman

Courrier du 25 janvier 1942 de Ruth à Hans SCHAUL :

25-1-42
Mon cher Jean, très contente de ta carte du 05 ct (courant) m’annonçant que tu es complétement rétabli. Mais toujours très très angoissé du sort d’Henri. Tu ne peux pas apprendre quelque chose à Marseille par Oscar sur je ne sais qui ? J’étais assez grippée. Mais moi, je ne puis me vanter de l’empressement de mes voisins. Enfin c’est fini et sera vite oublié. Heureusement que le docteur va bien. Sophie a envoyé un colis plein de belles choses pour Annie et elle m’écrit souvent maintenant. Annie a fait toutes les commissions et les petits travaux à la maison pendant que j’étais malade. Au fond elle a été très mignonne, seulement moi j’avais perdu trop souvent la patience. A l’école, elle est la « meilleure élève ». Voilà une épreuve de ses connaissances. C’est elle qui a voulu écrire ça. Dire qu’elle n’a que 4 ans et demi. Je t’écrirai plus souvent.

mon cher tout petit papa (écriture d’Anja)

Et toi, tu me donnes bientôt de tes nouvelles et d’Henri, je l’espère bien.Ta maman et Annie

Courrier du 01 février 1942 de Ruth à Hans SCHAUL :

1-2-42
Mon cher Jean, depuis le 5 janvier, plus de nouvelles de toi. Je suppose que tu n’en as pas eu de Henri. Autrement tu m’aurais déjà écrit. Comme cela m’inquiète. Excuse-moi que j’y reviens toujours. Mais depuis la triste histoire de ton vieux collaborateur, qui certainement est mort depuis, et depuis toutes ces démarches qu’Henri a faites, je vois toujours la même issue pour lui aussi. D’ailleurs tous ces espoirs sont vains maintenant. Heureusement que le docteur va bien. N’as-tu pas peur, comme moi, que le printemps ne nuira beaucoup à sa santé à peine rétablie. Louise va bien. Sophie m’écrit souvent, Marianne attend un bébé, je lui ai écrit au sujet d’Henri, elle paraît être en relation avec notre famille. Annie va très bien et est étonnamment raisonnable pour son âge, elle me rend déjà pas mal de service. Bien à toi
Annie et maman
N’ai pas peur de me dire tout la vérité !

Courrier du 02 février 1942 :

2-2-42
Chère Jean, viens de recevoir ta carte du 17-1. Quelle sorte de maladie a Henri ? Est-il dans une maison de santé comme à Montauban ? Est-il vraiment malade physiquement ? Y-a-t-il un danger qu’il rejoindra ses frères ? pourquoi sa maladie ne serait-elle pas dangereuse ? Cela ne me tranquillise pas qu’il est avec François. Bien au contraire. L’état de santé de celui-ci est certainement encore plus mauvais. Nous allons très bien, moi surtout après avoir liquidé une petite grippe. Ne t’en fais pas pour notre nourriture. Annie est toujours grasse et ronde et moi, je ne suis plus si maigre qu’à Ste-Anne. Même pas après la grippe. Pour le temps qui court, nous ne mangeons pas mal et moi, je dors 9 à 11 heures la nuit ce qui me fait un grand bien. S’il n’y avait pas l’inquiétude éternelle pour Henri, tout serait pour le mieux. Bien à toi.
Annie et maman

Courrier du 25 février 1942 de Ruth à Hans SCHAUL :

25-2-42
Mon cher Jean,
Tu peux l’imaginer combien j’étais contente de ta carte du 3 m’annonçant une lettre d’Henri. Je ne comprends toujours rien de toute sa vie mais l’essentiel est qu’il est en état de t’écrire. Si tu pourras encore lui faire envoyer quelques vivres je t’enverrai immédiatement de l’argent. Réponds-moi vite à ça. Moi, je n’ai pas besoin d’argent de notre cousin à Marseille. Et ne t’en fais pas pour nous, nous mangeons toujours assez, Annie est toujours plutôt trop grosse que trop maigre et moi je suis beaucoup moins maigre qu’à Ste Anne, d’abord parce que je mange assez et puis parce que je dors 10 à 11 heures chaque nuit. L’hiver est bien rude ici cette année. Je m’occupe beaucoup d’Annie, je lui raconte des histoires, nous lisons d’autres (mot manquant) ensemble car elle sait à peu près lire. Elle est toujours gaie et a beaucoup « d’intérêt » pour moi, tu sais cette qualité de penser pour et à la place d’un autre. Et un défaut qui n’est pas le mien : elle ne veut pas être blâmée ni corrigée. A la fin elle cède toujours et corrige mais ça la vexe toujours comme certaines d’autres personnes. Bien à toi.
Annie et maman

Courrier du 01 mars 1942 de Ruth à Hans SCHAUL :

1-3-42
Mon cher Jean,
reçu ta carte du 17. Quant à Henri, ne peut-il pas complètement abandonner son projet ? Notre ami du Raspail était un jour avant son départ pour rejoindre Angélique, pas Janka. Alors Michèle qui était toujours jalouse de lui, lui fit un très mauvais tour. Son patron a dû le chasser de son bureau à cause des [mot illisible] que celle-ci lui a faites. Et maintenant je crains une histoire semblable pour Henri. Lui as-tu écrit tout cela ? Et mon avis là-dessus ! Puisque c’est le même patron qui est d’un caractère si peu aimable et qui n’aime pas Henri, il va agir avec lui de même. Et je connais aussi Henri qui est toujours trop optimiste. Annie ne sait pas qu’elle est la « première » et elle est souvent punie à l’école, seulement elle est la plus intelligente et la plus douée. Elle lit presque couramment et est très mignonne. Quant à ma nourriture, je dois la stricte vérité. je ne souffre pas de faim. J’appréhende le printemps. Qu’est-ce qu’il va nous apporter ? Dis bien des choses à Ernest. Toi au moins, tu n’es pas seul. C’est déjà beaucoup. Bon courage et bien à toi.
Annie et maman

Courrier du 14 mars 1942 de Ruth à Hans SCHAUL :

14-3-42
Mon cher Jean
1) les vêtements : j’ai ramassé un pantalon, 2 chemises d’été, une chaude. Quand j’aurai arrangé cela et peut-être aurai trouvé encore autre chose je t’enverrai cela. Louise ne veut rien faire, je crois, et Marianne m’a rendu d’autres services.
2) L’adresse de ton ami est toujours Sept-Fonds ? Car je pourrais lui faire envoyer des colis agricoles, carottes, oignons [illisible]. Ce serait toujours ça. Réponds-moi le plus vite possible. Autrement si tu pouvais lui faire parvenir quelque chose dans ce genre, je t’enverrai de l’argent. Par Marianne, j’ai appris qu’il n’est pas en bonne santé.
3) Tu m’inquiètes terriblement avec tes « pour l’instant » « on ne sait jamais ». Tu crains donc quelque changement encore plus désagréables pour vous ? Pour le docteur, je crains beaucoup le changement de saison car sa santé est encore assez ébranlable. Le fils de Louise s’appelle Daniel Lucien Bernard. Tout va bien là-bas. Chez nous ça va toujours bien. J’ai recommencé à jardiner. Annie me cause toujours beaucoup de joie. Malheureusement, personne ne peut se réjouir avec moi. Garde ton courage et tout le bien possible à toi.
Annie et maman

[Note : Daniel Lucien Bernard POLLNOW né le 24 février 1942 à Paris]

Courrier du 20 mars 1942 de Ruth à Hans SCHAUL :

Saumur, le 20 mars 42
Mon cher Jean, hier, j’ai envoyé un colis contenant tes vêtements usagés. Je ne connais pas la situation ni les affaires de Henri, mais je voudrais bien lui faire parvenir quelque chose. Si cela ne te prive pas trop, envoie-lui quelque chose. Moi, je voudrais bien que tu envoies le manteau, la chemise chaude jaune et une des deux autres. Toi tu garderais la chemise verte qui a été ma chemise de nuit pour moi pendant un an, une autre chemise et le pantalon. Mais évidemment, si ce partage ne te prive pas trop. Dans quelques jours, je t’enverrai 20 frs pour l’envoi. Mais fais-le seulement s’il pourra recevoir des colis. Crois-tu qu’il pourra recevoir des vivres ? J’ai très peur pour sa santé délicate. D’ailleurs je me sais par Marianne. Nous allons très bien. Et toi ? Excuse cette carte un peu confuse. Je suis dans un café très bruyant. J’espère que tu ne souffres plus de froid. Bien à toi.
Annie et Maman

Courrier du 31 mars 1942 de Ruth à Hans SCHAUL :

31-3-42
Mon cher Jean, merci de ta carte du 9 ct (courant). J’en étais très touchée. Depuis à peu près 2 ans, la première phrase qui m’est arrivée d’Henri. Maintenant, ma réponse à la question d’éducation : Rien spécialiser encore. Tenir ouvertes toutes les portes. Comme Anja est très douée pour tout ce qu’elle apprend à l’école, et comme elle est très habile dans beaucoup de travaux manuels, il lui reste presque chaque profession à apprendre. Comme moi-même je suis plutôt intellectuelle, j’appuie surtout sur toutes les occupations manuelles. C’est pour cela que je l’ai faite changer d’école et qu’elle est maintenant auprès d’une maîtresse qui la fait faire beaucoup de petites bricoles : dessins, pâte à modeler, tapisserie. Elle assiste à mon jardinage, je fais de longues promenades. Elle est très réaliste et pas du tout phantaste (fantasque) ni rêveuse. J’en suis même un peu peinée. Et puis il ne faut pas oublier qu’il manque ici en pleine campagne de beaucoup de moyens d’éducation. J’ai semé : petits pois, oignons, poireaux, salades, radis, betteraves rouges, carottes, choux de Bruxelles. Pour le reste on attendra les évènements. J’attends toujours l’adresse de Henri pour lui envoyer quelque (Illisible). Bien à toi.
Annie et maman

Courrier du 19 avril 1942 de Ruth à Hans SCHAUL :

19-4-42
Mon cher Jean, je suis très contente que tu as reçu les effets. Tant mieux si Henri n’en as pas besoin, tu les porteras bien tous. Des détails sur Annie. C’est très difficile. Physiquement à peu près la même, toujours ronde et non plus du tout petite pour son âge comme elle l’était pendant une certaine période. Toujours un peu paresseuse dans tout effort physique, mais avec assez d’assiduité à la fin. Nous faisons des excursions fréquentes de 10 à 12 kms. Elle a perdu un peu sa nonchalance avec les autres enfants juste ce qui lui valait l’amitié et l’admiration de presque tous les enfants plus grands ou plus petits. Depuis qu’elle voit à l’école qu’elle sait plus que les autres, elle se croit quelqu’un et veut s’imposer. Comme elle est plutôt comme moi une personne qui n’a pas le don de s’imposer, elle est très souvent en colère quand on ne la suit pas et n’est plus si facile avec les autres enfants. Elle adore la compagnie, mais est assez vite vexée et quelquefois même en colère. Quand elle est seule, elle joue à ravir. Malheureusement il y a deux petits diables à la maison qui exercent une très mauvaise influence : mensonges, impertinence, etc. Bien à toi.
R.

Courrier du 05 mai 1942 de Ruth à Hans SCHAUL :

5-5-42
Mon cher Jean, merci infiniment de tes 200 frs qu’Annie a bien reçus ? J’espère que cela ne te prive pas trop. Ainsi je puis fêter un peu le 16 [NDLR : le 16 est l’anniversaire d’Anja] et déjà acheter un peu de bois pour l’hiver. Nous passons quelques journées superbes un peu trop belles pour le jardin qui a besoin d’eau. Eh bien, j’arrose. Je commence déjà à récolter : radis, épinards, bientôt les petits pois. Voici une lettre qu’Annie a écrit à papa en mon absence. D’abord littéralement, après la « traduction » : papa, veu tu bin revnir, pasce j te reconetré pu. Elle a écrit cela exactement comme les paysans d’ici parlent. Traduit : Veux-tu bien revenir parce que je ne te reconnaîtrai plus. Après une petite période de surexcitation et de fréquentes colères, elle est très gaie et mignonne maintenant. On a déjà de vraies « conversations » sérieuses ensemble, elle s’allonge et court et saute plus [NDLR : ne court et ne saute plus]. On s’aime beaucoup comme elle dit. Le petit Daniel de Louise pousse bien. Bientôt la vie sera plus mouvementée. J’ai envoyé à Sophie un colis pour Henri. Qu’il te dise s’il l’a bien reçu. Je veux faire cela toutes les 3 semaines. A toi aussi, si tu en as besoin. As-tu reçu les vêtements ?
Annie et maman

Courrier du 17 mai 1942 de Anja et Ruth SCHAUL à Hans SCHAUL :

17-5-42
mon cher petit papa té très milleon, milléon. pour mon anniversaire j’ai u des gateau des bonbon dela tisan, des frêses, des fleurs un nouvo porteplume.
je tanbrase et je tanbrase et je tanbrase
Annia Schaul
J’espère que tu peux déchiffrer ces hiéroglyphes. Dans son cahier d’école, elle écrit bien bien mieux. Mais elle l’a écrit toute seule. Enfin elle sait tout dire. La maîtresse très intelligente et avancée qui est venue l’autre soir chez moi m’a dit : Anja n’est nullement gênée, elle a même quelquefois du « toupet ». Chose qui me manque complètement et qui est bien de posséder. Avec ça on se débrouillera toujours. Contente que le colis est arrivé. Bien à toi.

Courrier SCHAUL [Dirk KRÜGER, collection particulière]
Courrier SCHAUL [Dirk KRÜGER, collection particulière]

Courrier du 28 mai 1942 de Ruth à Hans SCHAUL :

28-5-42
Mon cher Jean, s’il fait le même temps chez toi comme chez nous, tu n’auras pas trop chaud? C’est embêtant surtout pour les fraises que je vais ramasser par 3 kg la corbeille, 5 frs par corbeille. S’il faisait beau, je pourrais gagner 30 à 50 frs par jour. Mais avec cette pluie rien ne mûrit. Et ça dure juste 10 jours. La fête d’Anja était une journée merveilleuse : beau temps, bonnes nouvelles, amies et cadeaux. elle était vraiment fêtée et moi avec. Si vous aviez pu la voir. Dimanche sera ma fête de l’école ? On joue une petite pièce. Elle sera la Tulipe en costume, ravissante. Malheureusement le docteur ne va plus si bien comme il y a une semaine. Tant pis. Je tremble toujours pour sa santé. J’espère de tout mon coeur que l’hiver prochain sera le dernier qui te verra là-bas. Dans le colis pour Henri, il y avait du miel et la tablette de chocolat que Anja reçoit chaque mois : Dis-le lui pour qu’il sache ce qui vient de moi. Le mois prochain, il aura un [NDLR : il manque un mot, sans doute colis] à peu près pareil. Mille bonnes choses. Les Renaud écrivent rarement.
Annie et maman

Courrier du 04 juin 1942 de Ruth à Hans SCHAUL :

4-6-42
Mon cher Jean,
merci de tes cartes du 13-5, 16-5 et 23-5. Très contente des nouvelles d’Henri. Il recevra dans 2-3 semaines le 2ème colis contenant : gâteaux, miel, chocolat d’Annie, confiture. Très contente aussi que tu es enfin encadré [NDLR : mot difficilement lisible]. Moi aussi j’ai un peu d’espoir qu’on se reverra dans un délai pas trop long.
Mes détails de ma vie ; ce serait trop pittoresque et comique et un peu cruel. Enfin nous sommes logés dans un ancien château en état de délabrement. Très poétique? Mais les murs couverts de moisissures. Un petit bout de parc où je cherche les brindilles pour allumer mon feu, et un grand potager, partagé entre 5 familles qui se querellent pour deux pommes tombées et deux ctm (centimètres) carrés de terrain. Moi j’ai un petit bout, mais assez grand, pour que nous deux puissions manger des légumes pendant toute l’année sans rien acheter. Les voisins, Mon Dieu, quelle comédie quelquefois tragicomique.

Courrier du 22 juin 1942 de Ruth à Hans SCHAUL :

22-6-42
Mon cher Jean, je suis très contente que tu vas bien. Annie va très bien aussi ainsi que moi. Je viens de travailler un peu dans les champs chez des vrais fermiers. Ne t’inquiète pas, seulement la matinée et entre autre ramasser les fraises ce qui m’a permis de faire des confitures – pas mal – pour l’hiver. Puisque nous économisons [illisible] pour la confiture. Oui, pour l’hiver, il n’y en as pas de doute pour moi. Seulement, j’espère que ce sera le dernier que je passerai loin de vous. J’espère que le colis de Marseille a été le mien et que le deuxième sera arrivé. j’envoie chaque mois le chocolat d’Annie alors c’est facile de le reconnaître. D’ailleurs, je porte maintenant l’emblême de ma « race ». Ça me vaut beaucoup de sympathie et par là déjà 2 paires de vieilles chaussures en assez bon état. Et tu sais bien que je m’en moque. Ce qui m’occupe plus, c’est que le docteur va certainement encore passer par un fort accès de fièvre. Ses parents le soignent trop mal, ils ne pensent qu’à eux-même. Mais il faut résister. Bien à toi.

Courrier du 30 juin 1942 de Ruth à Hans SCHAUL :

30-6-42
Mon cher Jean, je ne sais pas ce qui t’as vexé dans ma carte. Les détails de la vie, c’est compliqué à décrire. Tandis qu’à Saint-Etienne tout le monde comprenait ma situation et que j’étais dans l’estime public, ici c’était tout le contraire on se méfie de moi. Ça change très doucement. Et j’ai trouvé quand même des gens qui sont gentilles avec moi. Et puis les temps sont plus durs chacun pense à soi. A part ça, j’ai eu le malheur d’arriver ici ensemble avec un vieux ménage juif, qui sont insupportables. Ou ça retombe sur moi, ou ils profitent de ce qu’ils sont tchèques pour me rendre encore plus suspecte. Au début, sur leur désir, on habitait ensemble. Au bout de 3 mois, j’en avais marre et maintenant on est voisin dans les deux coins opposés de notre vieux château. Des gens égoïstes, lâches, larmoyants, collants, bref insupportables, qui m’embêtent encore toute la journée. Ça veut dire elle, car lui est dans un camp. Henri recevra au mois de juillet un colis : dans la boîte, les tomates et oignons sont de mon jardin, le beurre du lait d’Annie. Et toi, Charlotte ne t’envoie plus rien. Pourquoi ? Sa mère m’envoie de temps en temps 100 frs. La conduite des parents de Mr docteur est ignoble. J’ai [Illisible] le bois pour l’hiver et je le brûlerai.
A. et R.

Courrier du 06 juillet 1942 de Ruth à Hans SCHAUL :

6-7-42
Mon cher Jean, une question : n’es-tu pas vexé que j’envoie chaque mois un colis à Henri et pas à toi ? Mais je ne connais pas vos situations respectives. Si tu en auras besoin, je t’enverrai aussi. Il faut me le dire sincèrement. Est-ce que Charlotte ne t’envoie plus rien ? Dis-moi quand tu auras – peut-être – encore de la fièvre, je t’enverrai un médicament. Mais je crois que les colis qu’Henri reçoit de ses cousins ne sont pas pour lui seul tandis que les miens, je l’espère, il mangera la plus grande partie. De nouveau, j’ai grand-peur pour notre médecin. La fièvre reprend de plus belle. Et ses parents sont ou incapables ou de mauvaise volonté. Il (NDLR : s) ne le soignent pas comme il faut. Je crois même que le danger de mort n’est pas encore écarté. Au moins à mon avis qui suit évidemment laïque. Pourvu qu’il passe bien la saison chaude. L’hiver est toujours propice à cette maladie. Et vous ? Votre moral est toujours bon ? Les Renaud vont bien. Louis viendra peut-être nous voir le mois prochain. As-tu encore des nouvelles de la famille là-bas ? Es-t-on au chômage ou travaille-t-on ? Réponds-moi bientôt. Comme toujours bien à toi.
Annie et maman

Courrier du 13 juillet 1942 de Ruth à Hans SCHAUL :

13-7-42
Mon cher Jean,
5 enfants autour de moi dans ma petite chambre. 1er jour des vacances. On chante, on rigole. Annie chante très juste. Ça ne va pas être trop amusant ces 2 mois 1/2. Car devant ma porte jouent 4 diables. Et si je veux ou non il me faut les surveiller puisque Annie joue avec eux.
Pense-donc avant de recevoir ta carte du 3 ct (courant) j’avais déjà préparé un colis tout petit – pour toi. Je le posterai demain à la gare, car aujourd’hui j’étais toute la journée dans une petite ville chez le dentiste. Ils ne sont peut-être pas très bons de goût, mes petits gâteaux, que le boulanger fait toujours cuire trop longtemps. Mais ils sont très nourrissants. Est-ce que tu peux acheter quelque chose avec de l’argent ? Si oui, ne m’envoie rien, rien. Trouves-tu aussi les lettres d’Henri trop optimistes ? Je crois te comprendre ainsi. Mais enfin de la patience. A la longue, on s’habitue tellement à sa situation qu’on ne peux plus s’imaginer que ça finit un jour. Je suis contente que la famille s’occupe si bien de toi. Si seulement moi, je n’étais pas si loin d’elle. Il y a des espèces d’amis ici, mais ce n’est pas la même chose que la famille. A bientôt.
Annie et maman

Ruth est arrêtée le vendredi 17 juillet 1942 le soir. Elle confie alors sa petite fille Anja au maire de la commune Monsieur Bougiau et est emmenée au Grand Séminaire à Angers rue Barra. Le lendemain de son arrestation elle écrit une lettre à Hans SCHAUL pour le prévenir.

Courrier du 18 juillet 1942 de Ruth à Hans SCHAUL écrite du Grand Séminaire d’Angers :

18-7-42
Mon cher Jean,
Ca y est. J’irai travailler à la récolte, je ne sais pas encore près de ta ville natale ou plus près du docteur. On y restera sans doute. Je ne crois pas que tu sauras. Des nouvelles bientôt. Mais … [Illisible]. Ne vous en faites pas. Hors la séparation d’Annie, rien ne me fait quelque chose. Annie est pour l’instant restée chez une voisine riche et gentille jusqu’au jour où Mme Renaud viendra la chercher. Bon courage à vous. Moi, je l’ai. Si je reste avec les copines de voyage, ce serait épatant. Pas comme une famille mais gaies et travailleuses […Illisible…]. Bien à toi.

Courrier SCHAUL [Dirk KRÜGER, collection particulière]
Courrier SCHAUL [Dirk KRÜGER, collection particulière]

Le jour du départ du convoi, une carte est écrite et envoyée (auteur inconnu) à Hans SCHAUL le prévenant de l’arrestation et du devenir d’Anja.

Courrier du 20 juillet 1942 de ? à Hans SCHAUL :

le 20 juillet 1942
Monsieur Schaule
De la part de Madame Schaule je vous préviens qu’elle vient de partir pour destination inconnue les autorités allemandes sont venues la chercher Vendredi soir – Votre petite fille est sous la garde du Maire en attendant d’aller rejoindre vos amis Renault. Elle vous donnera de ses nouvelles sitôt qu’elle le pourra.

Courrier du 19 octobre 1942 de Louis RENAUD à Mademoiselle LEMOINE :

Ste Anne de Campbon Le 19 octobre 1942
Mademoiselle
Nous avons reçu votre lettre bien en même temps qu’une autre carte émanant de Madame Zessin.
Nous sommes bien heureux Mademoiselle de savoir l’enfant chez vous. Vous avez sans doute su que ma femme après le refus de l’autorité d’occupation de nous remettre Annia s’était rendue aux Rosiers et de là à la Kommandantur d’Angers. Malheureusement, nos démarches n’ont pas abouties à Angers aussi bien à Pontchateau où je me suis présenté, la réponse a été la même et inutile d’insister.
Madame Tessier nous dit ceci : l’enfant va aussi bien que possible, elle me quittera le mois prochain. je lui ai constituer un vrai trousseau, elle ne manque que de chaussures que j’obtiendrai par la combinaison suivante : une dame en ayant acheté une paire pour sa fillette trouve qu’elles sont trop petites. En ayant trouvé une autre paire pour sa fille, elle veut bien me céder celles qui sont trop petites à condition que je lui en trouve une paire pour elle. Veuillez m’envoyer la paire de chaussures rouge à sa mère, la pauvre femme n’est pas prête de s’en servir, il lui restera les bleues si toutefois elle revient.
J’ai répondu à Madame Tessier en lui disant que nous avions une lettre de vous nous faisant connaître que que vous aviez la petite. Quant aux chaussures que ma femme en avait promises pour Annia et que par conséquent , il était inutile de sacrifier ceux de sa maman qui sera bien contente de les avoir à son retour.
Vous voudrez bien nous dire Mademoiselle si la petite a réellement besoin de chaussures et si oui nous dire la pointure. Nous ferons l’impossible pour lui en trouver.
Pendant que ma femme était aux Rosiers, j’ai reçu un mandat de 500 frs que nous avait adressé Madame Polnow Louise. Si Annie n’a pas besoin de chaussures, je vous adresserai cette somme qui nous a été envoyée pour les besoins de la petite.
Nous embrassons bien fort la petite ma femme et moi.
Et nous vous prions d’agréer Mademoiselle l’expression de nos sentiments distingués.

Signature Illisible

Voici l’adresse du papa d’Annia
Hans Schaul
Camp Djelfa
Algérie

Courrier du 03 novembre 1942 de Mademoiselle LEMOINE à Hans SCHAUL :

Les Rosiers, 3 nov. 42
Je viens de lire votre carte envoyée à M. Bougiau le 13 oct. Soyez assuré que je suis très heureuse d’avoir un moment votre petite chez moi. Il n’est pas possible de l’envoyer chez vos amis. Mme Schaul a demandé elle-même qu’Annia me soit confiée si elle ne pouvait quitter les Rosiers et c’est un voeu qui m’est cher. Mme Schaul passait chez moi avec Annia sa dernière bonne soirée, soir du 14 juillet, heureuse de fumer et bavarder librement et me disant ses craintes.
Hélas, deux jours après elle partait ! Annia est aimée et gâtée chez moi. Sa grande joie en ce moment « son petit vélo bleu », un vrai, tout remis à neuf et nous venons ce soir même de faire une grande promenade à la campagne. Elle me parle souvent de sa maman, mais sans souffrance. Elle vit toute (NDLR : tout) dans le moment présent, heureuse pour elle, et n’imagine pas sa maman malheureuse.
Croyez à toute ma sympathie.
R. Le Moine

Elle est déportée par le convoi numéro 8 de Angers vers Auschwitz du 20 juillet 1942.

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Liste Convoi n°8 Angers Auschwitz 20 juillet 1942 [CDJC, Mémorial de la Shoah, Paris, en ligne]

Anja SCHAUL, la fille de Ruth est née le  16 mai 1937 à Paris dans le 14ème arrondissement.

Elle est accueillie dans un premier temps par le maire de la commune, Monsieur Bougieau puis par une voisine Madame TESSIER puis recueillie par l’institutrice Mme LEMOINE qui va s’en occuper pendant 18 mois.

Contrôle de présence des israélites Août 1942 (ADML 97W39]

Le maire des Rosiers-sur-Loire, certainement suite à la demande des RENAUD d’accueillir Anja, envoie une demande de renseignements auprès de la Préfecture du Maine et Loire sur l’accueil des enfants juifs dans les familles françaises. Le bureau IV J de la SD d’Angers lui répond que « l’hébergement d’enfants juifs dans des familles françaises est considérée comme non désirable et n’est autorisée en aucun cas« 

Cabinet du Préfet, correspondance avec la Kommandantur [ADLA 1694W26]

Régulièrement soumis au contrôle de leurs présences, la Préfecture se renseigne auprès de à la Mairie des Rosiers pour savoir si Anja y est toujours.

Courrier du 03 avril 1943 de Louise POLLNOW à Renée LE MOINE :

Le Houga, le 03 avril 1943
Mademoiselle,
Je m’excuse de vous déranger par cette lattre mais j’aimerais tellement avoir des nouvelles directes de la petite Annie SCHAUL qui se trouve chez vous. Mme RENAUD de Sainte-Anne m’a dit à plusieurs reprises que l’enfant était bien et ne manquait d’absolument rien ce qui m’a bien tranquilisé évidemment. Dernièrement la Croix Rouge de Genève m’a donné des renseignements partiels. Je suis la meilleure amie de la mère d’Annie et j’ai élevé l’enfant à partir de son 4ème mois et je l’aime autant que mon propre enfant.
Depuis la guerre, j’étais séparée de mon amie et de son enfant et je ne les ai revues qu’une seule fois à Sainte-Anne. Je restais en correspondance avec Mme SCHAUL mais malheureusement je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles depuis l’été dernier. Est-ce quelqu’un aux Rosiers a eu de ses nouvelles ? Quand mon amie m’a confié son enfant à l’âge de 4 mois, elle avait exprimé le désir que je m’occupe de sa fille au cas où elle et son mari en seraient empêchés. Je considère ce désir toujours comme existant et dès que les circonstances le permettront, je me chargerai d’élever cet enfant. Je vous dit tout cela seulement aujourd’hui car il me semblait difficile de vous l’expliquer sur une carte postale et depuis le rétablissement des correspondances, j’ai eu d’immenses soucis personnels. Je vous serais infiniment obligée si vous vouliez bien me dire si elle a besoin de quelque chose. Je vous prie de bien vouloir l’embrasser de la part de « Louise » et de lui dire que le petit Dany (mon fils âgé de 13 mois) va très bien et lui enverra bientôt sa dernière photo.
Veuillez croire, Mademoiselle, à l’expression de mes sentiments très distingués.
Louise POLLNOW

Courrier du 21 avril 1943 de Louise POLLNOW à Renée LE MOINE :

Le Houga, le 21 avril 1943
je vous remercie infiniment de votre longue lettre au sujet de la petite Anja. Elle m’a causé une joie réelle ainsi que les photos qui m’ont montré combien l’enfant a changé. Elle était toujours petite et bien ronde pendant les premières années de sa vie, maintenant elle me paraît être grande et très bien proportionnée. Je ne reconnais pas de ressemblance ni avec son père ni avec sa mère. Vos paroles me prouvent que vous êtes attachée à l’enfant qui a ce don, heureusement, de se trouver très facilement familier et qui est si aimable.
Elle ne paraît pas avoir trop souffert d’avoir eu de si diverses influences à subir pendant sa première enfance. Elle a certainement un caractère heureux, héritage de sa mère, qui a su supporter bien du malheur sans jamais se plaindre. Quant au père d’Anja, tout laisse croire qu’il va bien à présent. L’action de la Croix Rouge Britannique a été entreprise sur l’initiative du père de Mme Schaul et on essaye même le transfert de l’enfant en pays neutre. Chose qui ne réussira pas à mon idée mais toutes ces manipulations ne me plaisent pas trop mais ma conscience me défend évidemment de m’y opposer. Mais que deviendra l’enfant si vous seriez vraiment obligée de quitter les Rosiers ? J’ai toute confiance en vous et je crois qu’il faut vous laisser décider ce qu’il faudra faire avec Anja dans ce cas. Qu’envisagez-vous ? Si vous voulez bien me dire la taille de la petite et quels objets de lingerie lui manquent, alors je tâcherai de les lui procurer. Les souvenirs de l’enfant sont en effet bien confus. Le papa avec lequel elle a mangé dans sa salle, ça doit être mon mari dont il ne faut pas lui parler car malheureusement, son sort est plus qu’incertain : il se trouve depuis 2 mois à la prison de Bordeaux. Il est allé à Pau pour se faire soigner par un spécialiste et à cette occasion, il a voulu rendre visite à un ami. La Gestapo perquisitionnait justement chez cet ami et on l’a arrêté. J’ignore tout depuis ; il n’a pu donner des nouvelles.
Notre fils s’appelle Daniel Lucien Bernard (Dany).
Je ne sais comment vous remercier de ce que vous faites pour la petite Anja et je ne peux qu’espérer que le jour viendra où je pourrais d’une façon ou d’une autre vous rendre service et je vous prie de compter sur moi comme sur une amie.
Je vous prie de croire, Mademoiselle, à l’assurance de mes sentiments les meilleurs.
L. Pollnow

Courrier d’Arthur REWALD à Hans SHAUL, 14 juillet 1943 :

14.7.43
A.M Rewald
23, chemin Wilwood
Londres NW11
Mon cher Hans,
J’essayais partout de trouver votre adresse actuelle mais je n’ai pas pu l’obtenir. Par hasard, Mme Hacker m’a dit qu’elle avait reçu un message direct de votre part avec l’adresse indiquée.
Je m’empresse donc d’écrire et de vous dire que je suis vraiment très heureux de vous savoir en sécurité maintenant après les quatre années de troubles et d’incidents, d’humiliation et de souffrance.
Je vous prie de m’écrire bientôt et de rester en contact permanent avec moi, et, bien entendu, je vous écrirai aussi rapidement et vous fournirai un peu d’argent pour vous permettre d’acheter ce dont vous pourriez avoir un besoin urgent.
Les mandats postaux, cependant, ne peuvent être envoyés que par courrier ordinaire donc il se peut que vous les receviez avec un certain retard. Faites-moi savoir si vous avez besoin de quelque chose d’autre, comme des livres, etc. et dans la mesure où je peux le gérer et que cela ne contredit aucune réglementation, je ferai certainement de mon mieux pour vous aider.
Il y a quelques semaines, j’ai reçu via la Croix-Rouge un message du maire des Rosiers qu’Anja est en bonne santé, « elle ne manque de rien, elle a des vêtements », etc. Elle reste chez la directrice de l’école.
J’ai essayé de la faire sortir en Angleterre par la Croix-Rouge, mais ils m’ont recommandé de ne rien faire pour le moment et même de ne pas écrire car cela pourrait la mettre en danger.
Je suis donc obligé de garder le silence et je vous conseille vivement de ne pas écrire, bien que ce soit une tâche difficile maintenant puisque vous savez où elle se trouve.
Je suis convaincu que dans peu de temps, nous pourrions avoir de meilleurs moyens d’entrer en contact avec l’enfant et sa mère d’accueil ainsi que le Maire.
A propos de Ruth, je n’en ai pas entendu parler depuis plus d’un an. Même si je me suis renseigné auprès de la Croix-Rouge sur les deux en même temps, je n’ai eu des informations que d’Anja.
Le maire n’a pas non plus mentionné Ruth d’un seul mot.
Cela veut dire qu’elle s’est cachée quelque part et que donc personne ne veut du tout mentionner son nom pour ne pas la mettre en danger, je ne peux pas le dire mais je m’accroche à cet espoir, le seul que j’ai.
Nous vivons ici tranquillement confortablement. Je suis plus qu’occupé et Lotte va très bien aussi, seulement dans une profonde tristesse pour ses deux sœurs qui ont été déportées de Vienne il y a environ un an et dont nous n’avons reçu aucune nouvelle depuis.
Mon frère, sa femme et son plus jeune fils vivent également ici, mais à une certaine distance de sorte que nous nous voyons rarement. Mais Hertha Wingo (?) est notre invitée régulière.
Elle est assez gentille, a appris que sa mère est décédée, de sorte qu’elle est maintenant presque seule au monde.
Nous recevons des lettres de nombreux membres de la famille dispersés dans le monde entier que je raconterai dans des lettres ultérieures. Pour aujourd’hui, je termine par nos voeux et salutations les plus cordiales.
Ton beau-père
Arthur

[Dirk KRÜGER, collection particulière]
[Dirk KRÜGER, collection particulière]

Courrier de Louise Pollnow à Renée Le Moine du 23 novembre 1943 :

Le Houga, le 23 Novembre 1943
Mademoiselle,
je vous remercie beaucoup de vos lettres du 04 et du 14 novembre. Je suis très contente que la culotte va bien et je commencerai bientôt la 2ème. En ce moment, il me faut refaire des pieds à 2 paires de chaussettes et ensuite je ferai la culotte. Je tricote moins l’hiver car je sors Dany autant que possible et il faut marcher maintenant toujours, c’est donc du temps perdu pour le travail. Le succès scolaire d’Ania m’a fait plaisir pourtant je n’y attache pas une grande valeur. Cela a tellement peu d’importance pour la vie. Ce que vous me dites sur le caractère de l’enfant, son besoin d’attirer les gens, de briller et son impossibilité de s’attacher à une personne, ce sont me semble-t-il les réactions sur les grands défauts du milieu dont Ania a souffert dès sa première enfance. Jusqu’à 4 mois, l’enfant a été chez sa mère. Ensuite, elle a été pendant 6 mois tout à fait fait chez nous et sa mère était absente. Ensuite, elle a été entre sa mère et nous. Quand elle était chez nous, il y avait encore des petites jeunes filles qui la promenaient. Chez sa mère, il y a avait des amies qui la gardaient pendant son absence. l’enfant était habituée de toujours voir d’autres visages et elle était amie avec tout le monde. Quand moi j’ai revu Anja à la fin de l’année 1939 après une séparation de 4 mois, elle était très émue. Elle avait des larmes aux yeux quand elle me voyait et elle devenait toute blanche. Elle s’assied sur mes genoux et restait sans parler pendant assez longtemps.
Je n’avais même pas cru qu’un enfant de son âge soit capable d’une telle émotion. Mais ensuite, il y a eu la brave Madame Renaud qui s’est beaucoup attardée à la petite. Sa mère voyait certainement sa seule consolation en elle et puis elle est encore tombée enfant unique chez vous. Il y a vraiment de graves dommages de milieu. Il faut espérer que par une stabilité de son entourage dans un avenir pas trop loin, Ania pourra encore être influencée. Mais il restera toujours quelque chose de tous ces changements. Heureusement que votre médecin a pu constater une amélioration de votre liaison pulmonaire. Mais il est bien regrettable que votre état général soit moins bien à la fin qu’au début des vacances. Comment allez-vous supporter le travail ? Est-ce que vous souffrez beaucoup du manque de matières grasses ? Avez-vous suffisemment de lait ? A propos, est-ce que madame Ranux vous a versé les 500 frs que je lui ai fait parvenir il y a à peu près 1 an pour Anja ? Dany va très bien et c’est un être toujours gai et riant. Il est très sociable et il veut jouer avec les autres enfants. Ici, on ne peut envoyer les enfants qu’à partir de 3 ans à l’école mais l’école n’est pas non plus fameuse et il y fait très très froid. Dany commence à tout répéter et il veut commencer à travailler. Il balaie, il met les lettres à la boîte. Il se lave les mains. Les couverts lavés, il me les porte pour que le les essuie. Il cueille des feuilles pour les lapins. L’amie de Mme Schaul m’a écrit et je viens de lui répondre. Je partage votre cafard quand aux évènements mondiales. Verrons-nous jamais la fin ? Si seulement Dany et moi, nous pourrons l’attendre au Houga !!
Je vous prie de croire, Mademoiselle, à mes sentiments les meilleurs
L. Pollnow

Anja est arrêtée en pleine salle de classe le 26 janvier 1944 dans le courant de la journée par la Feldgendarmerie de Saumur. Dans la salle de classe d’à côté se trouve une autre enfant juive : Miryam URIEWICZ cachée sous le nom de Myriam DOSSOGNE du nom des personnes qui l’avait recueillie André et Evelina. « J’étais dans une autre classe mais je comprenais ce que disaient les soldats allemands, raconte Miryam. Mon institutrice m’évacua discrètement par une porte dérobée« . Puis les soldats, sans doute renseignés, fouillent la maison des DOSSOGNE », mais André avait eu le temps de cacher Miryam dans le grenier, derrière un tas de bois.

Arrestations janvier 1944 [ADML 97W40]
Arrestations janvier 1944 [ADML 97W40]

Courrier du 04 février 1944 de Louise POLLNOW à Renée LE MOINE :

Le Houga, le 4 février 1944
Chère Mademoiselle,
votre lettre m’a absolument attérrée. Je ne vis plus depuis son arrivée tout à l’heure et il m’est impossible de penser à cette malheureuse enfant. Que faire ? Je crains tellement que toutes ces démarches n’aboutissent à rien mais il faut tout essayer. J’écris par le même courrier à la Croix Rouge Internationale à Genève qui a un dossier au sujet d’Ania (Serv. Fr. CSF 30430 Bde ch) pour le cas où vous voudriez communiquer directement avec elle. Ensuite j’informe la tante de Mme SHAUL, Mme Alice ROSENBERG 159 Defensores de Chaves à Lisbonne et enfin j’enverrai demain un télégramme avec r.p. à Mlle Weigut pour lui demander des précisions sur le domicile actuel du vrai père de l’enfant. C’est un aryen de pur sang mais malheureusement il n’y a aucune possibilité de prouver sa paternité. Mlle W. m’avait dit qu’il avait quitté le camp de France pour regagner son pays dans de bonnes conditions mais je ne sais pas s’il s’agit de son pays natal ou de sa patrie d’adoption. Avant d’être fixé à ce sujet, ce n’est pas bien utile de l’y mêler car cela pourrait même compliquer les choses. Si on peut tirer quelque chose de la réponse de Mlle W. je vous le communiquerai aussitôt mais il faut encore redouter son évacuation de la Côte d’Azur.
Autrement, je ne sais rien vous dire de la famille de l’enfant. Mme R. (Rosenberg, NDLR) est une tante de sa mère et elle recevrait l’enfant. Son grand-père est à Londres. J’ignore son adresse et ce n’est pas un personnage très recommandable. Le mari de Mme Sch. (Schaul, NDLR) est un très brave garçon qui ferait tout son possible pour l’enfant qu’il aime bien. Le vrai père a d’autres préoccupations que ses relations familiales mais c’est un très honnête homme que j’estime bien mais je préfère de loin Schaul.
J’attends impatiemment de vos nouvelles. Ici rien n’est encore changé. J’ai une faible lueur d’espoir de pouvoir me placer comme bonne à tout faire avec Dany. Je pourrais dormir alors de nouveau mais ce n’est pas encore sûr du tout. Le courrier m’atteindra toujours. Le colis n’est parti que mardi et peut-être que vous pourrez en faire passer quelque chose à la pauvre chérie. Il faut surtout essayer de savoir où elle reste. Je vous donne 2 adresses : Les amis des Quakers, 12 rue Guy de la Brosse Paris Vème. Ils font beaucoup de bien et se sont occupés de mon mari et notre très proche ami : le Docteur Eugène Minkowski, 132 Bd. Montparnasse Paris XIVème qui s’occupe des enfants juifs mais j’ignore son sort actuel. Vous lui écrirez de ma part en lui disant qu’il s’agit de l’enfant que j’ai élevé.
Très amicalement à vous.
Louise P.

Son institutrice, Mme LEMOINE intervient auprès de l’Inspecteur d’académie pour tenter de la faire libérer.

Lettre de J. Fuster, inspecteur d'académie au Préfet du Maine-et-Loire [ADML 303W294]
Lettre de J. Fuster, inspecteur d’académie au Préfet du Maine-et-Loire [ADML 303W294]

Anja depuis les Rosiers-sur-Loire est transportée avec d’autres personnes raflées à la même date dont la famille KELLER au Grand Séminaire d’Angers et va y rester 4 jours jusqu’au 30 janvier 1944, date de son transfert sur le camp de Drancy. Les conditions d’internement au Grand Séminaire d’Angers sont décrites de manière assez précises dans le témoignage qu’Henri GOTAINER en donne lors de son entretien (disponible via l’USHMM et conservé à Los Angelès). Les internés Juifs occupent des chambres de séminaristes dans un bâtiment jouxtant un autre où les séminaristes étudient. Les chambres sont spartiates, lavabo et toilettes dans le couloir, nourriture correcte mais interdiction de sortir de la chambre. La seule distraction des internés est de regarder aux fenêtres pour assister à la promenade des séminaristes .
A Drancy, elle est internée sous le numéro 13266. La lettre B sur la fiche d’internement de Drancy signifie qu’elle appartient à la catégorie des immédiatement transportables et déportables. Au verso figure une mention portée après-guerre : celle de Mme Louise POLLNOW habitant au 12, rue Roli à Paris (14ème arrondissement), P.P. voulant dire Personne à Prévenir

Elle est déportée par le convoi numéro 68 au départ de Drancy le 10 février 1944. Gazée à l’arrivée, elle est déclarée décédée le 15 février 1944 au Journal Officiel de la République Française.

Liste convoi 68 Drancy Auschwitz 10 février 1944 [CDJC, Mémorial de la Shoah, Paris, en ligne]
Liste convoi 68 Drancy Auschwitz 10 février 1944 [CDJC, Mémorial de la Shoah, Paris, en ligne]

L’acte de décès d’Anja SCHAUL sera retranscrit en 2014. Aucune demande pour obtenir un statut de déporté politique n’a été effectuée auprès du Ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre.

Courrier du 27 avril 1945 de Louise POLLNOW à Renée LE MOINE :

Le 27 Avril 1945
Mme L. Pollnow
12, Rue Roli
Paris XIV.
Chère Mademoiselle,
j’étais bien contente de recevoir de vos nouvelles et d’apprendre que nous pourrions enfin faire connaissance. Je pense que vous arriverez le samedi avant la pentecôte puisque les écoles ferment le vendredi soir. Il paraît que vous arriverez à la gare d’Austerlitz où il règne la plus grande pagaille et où je n’ose pas vous proposer de venir vous chercher vu que je ne vous connais pas. Prenez donc le métro dir. Pl. Italie, là vous changez pour la dir. Etoile et vous changez alors à Denfert-Rochereau pour la ligne de Sceaux. Vous descendez alors à la première station « Cité Universitaire » où Dany et moi vous attendrons. Mais faites attention de ne pas monter dans un « direct » de la ligne de Sceaux qui ne s’arrêterait pas à la Cité. J’attends que vous me direz encore l’arrivée de votre train à Paris. Tachez de pouvoir déjeuner avec nous samedi. Le ravitaillement n’est pas tellement mauvais à Paris. On touche bien des choses absolument inconnues à la campagne. Mais il y a des choses qui manquent absolument, telles que la viande et les oeufs. Si vous pouviez apporter une tête de volaille sans que cela soit trop désagréable pour vous, ce serait une fête pour nous.
J’ai une amie, employée à l’agence Havas, qui habitait mon appartement depuis le 1er novembre 1944 et qui est restée comme ma locataire et demi-pensionnaire. Mais elle attend son départ à l’étranger.
Malheureusement, je n’ai rien pu savoir ni pour Anja ni pour mon mari. Je suis toujours flanquée de Dany qui n’a pu être vacciné qu’aujourd’hui et ne sera donc admis à l’école que lundi et cela me gêne beaucoup pour les démarches nécessaires à faire. L’espoir pour le retour de l’enfant n’est que très faible parmi des israélites assez bien informés mais pas plus malins que les autres. Il revient pourtant même des enfants, parait-il. Pour mon mari, les choses se compliquent d’une façon invraisemblable puisqu’on ne trouve pas sa trace dans le fichier des déportés du Ministère. Qu’en faut-il conclure ? Je viens de demander des précisions sur la direction de son départ au directeur de la prison de Bordeaux. De là j’avais encore reçu des nouvelles inspirées par lui. S’il a été déporté, chose à laquelle je crois quand même encore, il semble que la chance pour son retour serait assez grande du fait qu’il était médecin. J’ai trouvé trace d »Hans Schaul, d’après renseignement obtenu auprès d’un camarade du camp de Djelfa. Il se serait engagé lors de sa libération du dit camp dans l’armée russe d’où expliquerait très plausiblement son silence. Je l’espère donc parmi les vivants. Je tâcherai de me débrouiller pour savoir ce qu’est devenu le père d’Anja. Sa mère n’a certainement pas pu résister aux durs travaux que les femmes juives étaient obligées d’accomplir. Je ne partage pas votre anxiété au sujet des difficultés pour Anja de revenir en France. Ellest Française et il me sera toujours possible d’obtenir son retour en France si elle est parmi les vivantes. J’ai assez de relations pour cela. Malheureusement, je n’ai pas pu retrouver le papier donné par sa mère où elle me confie la tutelle de l’enfant. Moi non plus je n’ai pas eu de lettres du grand-père Rewald. Espérons que Mr. Schaul soit en vie pour contrecarrer tous les projets de ce monsieur. Malheureusement je ne puis me mettre en rapport avec sa soeur à Lisbonne qui est une femme charmante et que Mme Schaul aimait beaucoup. Mais le courrier ne doit pas encore marcher car je suis toujours restée sans réponses d’elle.
Je regrette énormément que vous ayez encore eu d’autres déceptions après avoir été déjà si cruellement atteinte par la mort d’Anja et celui de votre famille. Il faut espérer que cette plaie pourra encore se guérir à votre âge. Il vaut toujours mieux que votre ami ait fait son choix avant d’avoir [illisible] et non après, ce serait pire et je trouve que la meilleure consolation c’est de se dire qu’il y a encore des malheurs plus grands qui auraient pu vous arriver.
Dans l’attente d’être fixée sur votre arrivée, je vous prie de croire, chère Mademoiselle, à mes meilleures amitiés.
L. Pollnow

Courrier du 20 août 1946 de Louise POLLNOW à Renée LE MOINE :

Bitschwiller, le 20/8/46

Chère Mademoiselle,
Votre lettre m’a suivie en Alsace où nous passons de bonnes vacances dans un beau pays entourés de la bonne amitié de nos anciens camarades d’exil. Malheureusement il ne fait pas bien beau temps. Demain j’irai faire un petit tour à Strasbourg. Dimanche nous irons au Vieil Armand si le temps le permettra. Dany est heureux en compagnie de ses camarades du Houga. Nous rentrerons début septembre à Paris et je commencerai un nouvel emploi le 15/9. La maison est mieux et le poste plus intéressant et la rétribution est également meilleure. Mais il y aura davantage de travail et j’aurai des déplacements à faire. De ce fait, Dany restera en nourrice en Seine-et-Marne. Mais cela ne peut être que passager et certainement je finirai par prendre une bonne. Mais c’est un article rare et il faut avoir assez de méfiance.
Par l’intermédiaire d’une organisation suisse, le père d’Anja, dir. Heiner RAU, qui est actuellement très haut fonctionnaire dans la région berlinoise (Vizepräsident der Mark Brandeburg) m’a fait demander des nouvelles de sa fille. J’ai répondu en Suisse et j’ai écrit directement à Mr Rau que je connais très bien. Je vous tiendrai au courant de l’évolution de l’affaire.
Je regrette votre malchance pour le début de vos vacances mais j’espère que le voyage en Belgique se passera pour le mieux. Si vous avez l’occasion de vous arrêter à Paris, dites-le moi. J’y serai à partir du 4/9. Gobelins 89-70.
Je vous souhaite de bonnes vacances et vous envoie, chère Mademoiselle, mes meilleures amitiés.
L. Pollnow

Courrier du 29 septembre 1946 de Louise POLLNOW à Renée LE MOINE :

Paris, le 29/9/46
Chère Mademoiselle,
ci-joint vous trouverez la lettre en traduction que le vrai père de Anja vient de l’adresser. C’est encore une chose bien bizarre que les premières nouvelles exactes sur le sort de mon mari me viennent justement de lui.
Jamais je m’y attendais. Maintenant les autorités ont d’ailleurs également découvert sa trace et il est porté décédé le 21X43 à Mauthausen ce qui ne correspond toutefois pas aux indications fournies par H.R. Je lui ai demandé des explications en même temps que je lui ai donné votre adresse et je suppose qu’il ne tardera pas de vous écrire. Mais il faut compter 1 mois pour la correspondance. Vous voyez que lui qui doit connaître mieux que nous les choses, n’a pas d’espoir de retrouver la trace d’Anja et je partage son scepticisme.
J’ai bien regretté que par un hasard malencontreux nous n’ayons pas eu l’occasion de nous revoir et de nous parler un peu. Moi, je l’aurais bien voulu aussi. A Paris on ne peut plus guère parler de pénurie. On trouve de tout, c’est cher mais même les bons tissus, pure laine, ont fait leur apparition sur le marché normal. Il n’y a que la chaussure qui est distribuée au compte goutte.
Malgré tout je vais reprendre Dany chez moi car les communications ne me permettent guère d’aller le voir. Il doit rentrer pour la Toussaint et je prendrai une étudiante au pair chez moi qui s’occupera de lui après la sortie des classes et le jeudi. J’espère que cela pourra s’arranger.
Dans l’espoir d’avoir bientôt de vos bonnes nouvelles, je vous prie de recevoir, chère Mademoiselle, mes meilleres amitiés.
L. Pollnow

Courrier de Heinrich RAU à Louise POLLNOW du 06 septembre 1946 joint au courrier de Louise POLLNOW à Renée Le Moine du 19 septembre 1946 :

Traduction
Postdam, le 6/9/46
Chère Louise
votre lettre du 17.8 m’a causé la plus profonde douleur de ma vie. J’espérais tellement revoir Anja et maintenant tout espoir me paraît vain.
Oh ces assassins barbares ! Après Ruth maintenant aussi Anja. Moi, malheureux, je suis obligé de vous faire à vous, la fidèle seconde Maman de Anja et ma courageuse aide pendant mon emprisonnement, une révélation non moins douloureuse. Jean, notre « Morle » ne vit plus. De Romainville, il fut transféré dans un camp en Lorraine, où il fut obligé de travailler dur et ensuite il venait au camp d’extermination de Mauthausen en Autriche. Je l’y ai rencontré en 1944.
Il me racontait de Ruth, comme elle fut transportée dans un camp en Pologne. Je me rendais immédiatement compte que je ne la reverrais plus. Jean, ton mari, fut battu à mort quelques jours plus tard dans la carrière du camp avec tous les autres détenus juifs, venant de France comme lui. Tous mes efforts de le sauver furent vains. Oui, je me reprochais même pendant le premier mois après sa mort d’avoir prolongé ses souffrances de quelque mois par mes essais de le sauver. Les bestiales ne lâchaient pas leur proie ! Soyez courageuse pour votre enfant, son fils !
Hans Shaul est en U.R.S.S.. Il m’a écrit qu’il fait de l’instruction politique? Je lui enverrai la copie de votre lettre.
Avec mes plus sincères salutations
signé : Heiner RAU
Le rapport ci-joint a été fait après ma libération en mai 1945.
(Un rapport détaillé sur la fin de mon malheureux mari que j’aurai préféré ne jamais lire L.P.)

[Dirk KRÜGER, collection particulière]
[Dirk KRÜGER, collection particulière]

Courrier du 05 janvier 1947 de Henrich RAU à Renée LE MOINE :

5.1.47
Ministre Henry RAU
Postdam, Rubens Strasse 4
Chère Mlle Le Moine,
Pardonnez-moi que je n’ai pas écrit jusqu’à aujourd’hui pour vous remercier de tout cela que vous avez fait de bonnes à ma chère Anja. Mais il m’est très difficile d’exprimer mes pensées et sentiments en langue française. C’étaient M et Mme Pollnow, et aussi mon ami Hans Schaul, qui m’avaient racontés de vous et de votre bonté envers la pauvre petite qui les barbares fascistes ont assassinés. J’ai reçu une nouvelle, qu’ils ont transportés notre Anja en compagnion de beaucoup de prisonniers au camp de concentration d’Auschwitz. On m’a dit, que tous ces prisonniers – exceptés 60 hommes en bonne santé – ont été gazéifiés et jetés au crématoire, c.a.d. que aussi notre petite Anja était parmi ces malheureux gens assassinés. J’ai reçu quelques photos d’Anja et parmi eux une démontrant elle promenant dans une forêt avec des fleurs dans les mains. Je la regarde tous les jours et il m’est seul consolation à penser qu’elle a eût quelques ans de bonheur auprès leur mère et chez vous. Permettez-moi de vous remercier une fois de plus de tout mon coeur et de vous dire que je vous adore come un ange.
Hans Schaul m’as demandé de vous dire ses salutations bien distingués.
Agrée aussi à moi, chère Mademoiselle, de vous saluer et de vous envoyer mes voeux les plus mieux.
votre Henry Rau

Courrier du 7 décembre 1988 de Renée LE MOINE à Dirk KRÜGER :

Saumur, le 7 décembre 1988
Melle Renée Le Moine
49400 Saumur
à M. Dirk Krüger

Cher Monsieur,
Il m’est très pénible de me plonger à nouveau dans ces évèneùents tragiques des années de guerre. Toutefois, je pense qu’il est bon de témoigner de la vie de ces malheureuses victimes que j’ai connues aux Rosiers-sur-Loire.
Je vous remercie des documents envoyés. J’aurais voulu au moins pouvoir déchiffrer la biographie de Mme Schaul ; hélas ! je n’ai aucune notion de la langue allemande.
Mme Schaul : J’ignore sa date d’arrivée aux Rosiers, refoulée de la zone atlantique, mesure générale des autorités allemandes envers les étrangers.
Sa petite fille a d’abord fréquenté l’école privée, (dite libre, religieuse et payante) Mais peu de temps.
J’ai dû avoir Anja à la rentrée 1941 (dans ma classe enfantine). Intelligente, vive et rapide, elle s’est spontanément intégrée au groupe C.P. (cours préparatoire) qui apprenait à lire, bien qu’elle n’eût que 4 ans et quelques mois. A la rentrée scolaire, octobre 1942, dans la classe de ma collègue, elle sautait le CE 1ère année (cours élémentaire 1) et prenait la tête du CE2. Quelle promesse d’avenir !
Mes relations avec Mme Schaul ? Celles d’une institutrice avec la maman de ses élèves. Il n’y a avait pas de problème. Les jours de congé, je rencontrais parfois Mme Schaul et sa petite fille allant chercher du lait dans des fermes souvent éloignées du bourg, elles à pied, moi à vélo. Et la maman contant à la fillette des histoires tout le long de la route. Fin de l’année scolaire, à la mi-juillet (42) je ne peux préciser la date !, j’ai invité un soir Mme Schaul etAnja chez moi. Elle m’a parlé de son mari, interné à Djelfa, à qui elle essayait de faire parvenir un peu de nourriture, des gâteaux qui, hélas !, arrivaient en miettes. Le lendemain, j’ai passé la soirée chez Mme Schaul. Elle avait préparé une crème avec des oeufs et Anja guettait avec impatience ma réaction à cette gâterie inouïe. J’ai su qu’elle avait écrit l’histoire d’enfants chinois que des amis l’avaient félicité pour l’exactitude des descriptions.
(Sa vie devait être très difficile, certainement aucun recours de la mairie).
Puis je suis partie quelques jours voir ma famille à Saumur. A mon retour, madame Schaul avait été emmenée par la police allemande.
Comment j’ai recueilli Anja ? Elle n’est pas venue directement chez moi. A l’heure de l’arrestation de sa mère, une voisine, Mme TESSIER (aujourd’hui décdédée) tendait théâtralement les bras vers l’enfant et l’emmenait chez elle. Je lui ai rendu visite, l’ai revue à nouveau sur la plage de la Loire où nous passions nos après-midis d’été. Elle, beaucoup de grandiloquence ; moi, plutôt siliencieuse et méfiante.
Rentrée scolaire (octobre 42) : j’ai senti son irritation hostile. Pourquoi je ne prenais pas Anja chez moi. Bien sûr, j’ai accepté.
Et elle m’amena Anja, un soir d’octobre, avec une valise contenant quelques vêtements et des paroles peu aimables. Elle me remit la carte d’alimentation, mais amputée de ses tickets de matières grasses.
C’est cette feme qui a vidé l’appartement de Mme Schaul, une chambre et une petite cuisine, de ses misérables choses. Je ne sais si elle a trouvé des documents écrits, pour cette femme très intéressée, tout ce qui n’était pas monayable, n’avait pas de valeur. Elle a eu le toupet d’envoyer aux Renaud (qui avaient hébergé Mme Schaul en Loire-Atlantique) la facture des quelques vêtements d’Anja qu’elle me remettait (j’ai encore ce papier que les Renaud m’ont transmis).
Püis des voisins outrés sont venus me prévenir : Mme Tessier s’appropriait la corde de bois (3 stères, provision de Mme Schaul pour l’hiver). Même Mme Bougiau (femme du maire), mère de Josette Gerrard, s’est émue. Mias j’ai jugé plus prudent de ne pas bouger, de ne rien dire : j’avais peur de cette femme, d’une vengeance et dénonciation possible.
Tous ces détails sont sordides, mais c’était la guerre avec toutes ses difficultés pour vivre.
Les gens qui m’ont aidée :
M et Mme RENAUD (à Sainte-Anne en Loire-Atlantique). Ils avaient hébergé Mme Schaul lors de sa fuite vers Saint-Nazaire et soigné la petite Anja. Ils se sont inquiétés de son sort oendant tout son séjour chez moi. J’ai reçu Mme RENAUD chez moi au printemps 43 (voir une lettre de RENAUD jointe à cet envoi).
Mme Bougiau (mère de Josette GEFFARD). J’ai pu habiller Anja grâce à ses dons de sous-vêtemnts et petites robes ayant appartenu à Josette.
De la mairie : j’ai eu droit gratuitement au médecin et à la cantine scolaire (repas de midi), mais aucun secours financier.
Ce sont des résistants, mobilisés par le S.T.O. (service de travail obligatoire) qui dans les ateliers allemands de La Rochelle, lui ont construit son lit d’enfant et des petits meubles jouets de poupée.
Des résistants de Saumur qui lui ont procuré (gratuitement) son tricycle, son petit vélo bleu.
Enfin, Mme POLLNOW , amie des Schaul et de H. Rau. Réfugiée dans le Gers à Le Houga (proximité de la frontière espagnole) avec son mari, médecin/ Elle s’est constamment inquiétée du sort d’Anja, de sa santé, de ses besoins. Elle nous parlait longuement de son petit garçon, Dany. C’est elle qui m’a révélé que H. Rau (aryen et militant communiste très actif) était le véritable père d’Anja, ceci après l’arrestation de la fillette. Mais ce renseignement ne pouvait être d’aucun secours (voir lettre ci-jointe de Mme POLLNOW).
Au printemps 45, Mme POLLNOW a retrouvé Paris, son appartement (12, rue Roli Paris XIVe) et la magnifique bibliothèque de son mari interné.
Elle m’a invitée à passer les vacances de Pentecôte chez elle. J’y suis allée, avec du ravitailement naturelement. Bien reçu, mais beaucoup de choses dans ses bavardages m’ont choquée.
Nous avons continué à échanger quelques lettres, nouvelles et voeux de bonne année.
Elle m’a fait part de son mariage, d’un voyage de noces en Italie. Puis ce fut la rupture. De passage à Paris, je revenais d’un voyage en Allemagne avec un groupe musical et séjour à Bayreuth, je lui téltéphonai de mon hôtel. Elle ne voulut pas me reconnaître. Pourtant je ne me trompais pas, c’était bien sa voix et je la sentais intriguée ! Bien sûr, on n’avait plus besoin de moi, ni pour garder une petite fille, ni pour lui envoyer du ravitaillement. On m’envoyait promener. Ce n’était pas très élégant.
Mais tout cela ,e compte guère auprès du chagrin que m’a causé le sort d’Anja. J’ai longtemps cru qu’elle reviendrait !
Je n’ai pas le courage d’évoquer l’irruption de la police allemande dans notre école, un matin du 25 janvier 1944, et notre affolement. Difficile de nier. Dans ce petit bourg, tout le monde connaissait le séjour d’Ania chez son institutrice. Il y eut certainement des dénonciations dans cette époque de crainte, de lâcheté ! J’ai pu obtenir un congé d’un mois grâce au certificat médical du docteur (aujourd’hui décédé). Démarches auprès de l’Académie, de la Préfecture, de la Gestapo à Angers, puis à Paris. Mais aucune aide efficace. Puis j’ai su que des compagnons d’infortune, Madame KELLER et ses trois enfants, prenaient soin d’Anja à Drancy, mais le départ vers une destinataion inconnue était imminent. Anja était perdue !
Je ne peux pas continuer. Excusez-moi. Ci-joint quelques photos, quelques lettres.
Et toute ma tristesse !

R Le Moine

Ruth SCHAUL, un écrivain en exil :

En août 1937, Ruth Rewald reçoit une invitation officielle du commissaire de guerre Heiner  Rau, lui proposant de visiter le foyer pour enfants créé par les communistes à Madrid : « Le sort de ces enfants est extraordinaire et – à nos idées – digne d’être fixé dans un beau livre et d’être connu au monde. Comme nous connaissons votre intérêt spécial pour les enfants et supposons que vous présentez un auteur capable d’écrire le livre mentionne, nous vous invitons cordialement de vivre quelques mois entre nos enfants, d’étudier leurs sorts et d’écrire un beau livre a ce sujet. »

En octobre 1937, confiant sa petite fille de cinq mois à une nourrice, Ruth Rewald arrive en Espagne, où elle reste jusqu’en février 1938. Inlassablement, elle rencontre des dizaines d’enfants, prend des notes, discute, gagne leur confiance, écrit des articles et des reportages. De retour en France, elle se consacre à la rédaction de son livre, qu’elle termine à l’automne 1938.

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00559124/document

En 1942, la Gestapo confisque tous les biens de Ruth Rewald, dont tous ses écrits, notes, courriers, photographies, manuscrits.

Dirk KRÜGER a miraculeusement retrouvé les documents dans les Archives Allemandes et réédité le livre « Vier Spanische Jungen ».

Mathilde LEVÊQUE maître de conférences en littérature a consacré sa thèse sur la littérature de jeunesse franco-allemande dans les années 1930 et a consacré un chapitre de sa thèse à Ruth SCHAUL.

Plaque commémorative sur le monument aux morts dans le jardin de la mairie des Rosiers-sur-Loire
Plaque commémorative sur le monument aux morts dans le jardin de la mairie des Rosiers-sur-Loire
Plaque à l'intérieur de l'école publique des Rosiers-sur-Loire
Plaque à l’intérieur de l’école publique des Rosiers-sur-Loire