BEILIN Léon, Ida (NR)

Léon BEILIN est propriétaire d’une villa, la villa « Le Symbole » en haut de l’avenue de la Pierre-Percée. Il est le cousin de Nathan BEILIN juif recensé sur la commune du Pouliguen.

Né le 15 décembre 1890 à Staro Tolotchin (Staro = vieux) , actuelle Talachyn en Biélorussie, ville de la province de Moguilev [Père : Max BEILIN et Mère : Haya ESTRIN], il est marié depuis le 09 avril 1914 (Paris, 4ème arrondissement) avec Ida BIELOTITZKI née le 13 mars 1891 à Karatyn (Russie) [Père : Moïse BIELOTITZKI et Mère : Néhama BIELOTITZKI]. Les deux époux sont de nationalité russe et ont comme témoins de leur mariage entre autre son cousin Nathan BEILIN et son beau-frère Isaac GOUREVITCH.

Acte de mariage de Léon BEILIN et Ida BIELOTITZKI [Archives Municipales de Paris, 4M247]

Le couple a trois enfants : une fille Renée née en 1917 mariée à un français, ingénieur électricien, ancien combattant ; un fils Albert né en 1919 au Vésinet, infirme (paralysie générale) et une fille Yveline née en 1923 à Paris.

Recensement 1936 Le Vésinet [Archives Départementales des Yvelines, 9M960]

En mars 1931, Léon BEILIN demande un certificat de notoriété auprès de l’Office des Réfugiés Russes, demande renouvelée en mai 1933. En effet, les autorités russes refusaient d’envoyer à leurs ressortissants les actes de naissance indispensables pour de nombreuses démarches administratives en France et en particulier dans le cas des naturalisations. Dans le cas de Léon, le certificat a été fourni en 1933 pour modification de sa carte d’identité (et vraisemblablement raison identique en 1931).

Actes de notoriété de Léon BEILIN [Archives de l’OFPRA, en ligne]

Léon BEILIN est propriétaire de la villa « Le Symbole » juste en face de l’ancienne gare construite en 1881 par l’architecte Georges Lafont et  » Lafont forme une cohorte d’architectes qui reprendront son style et cette villa servira de référence imaginaire pour les autres réalisations » [Alain CHARLES in Inventaire du Patrimoine des Pays de la Loire : maisons dites villas balnéaires (https://www.patrimoine.paysdelaloire.fr/linventaire/detail-notices/IA44000832/)]. Il habite en résidence principale au 48, route de la Plaine au VESINET.

La villa est réquisitionnée au moins à partir d’avril 1942 par les Autorités Allemandes qui occupent les lieux (Wehrmacht) jusqu’en Juillet 1942. Le 18 juillet 1942 (et donc au lendemain de la rafle sur la presqu’île du 15, 16 et 17 juillet 1942), la villa est cette fois-ci séquestrée au titre de biens israélites par le Maire de La Baule et c’est Gabriel HERVOUËT, arbitre de commerce à Saint-Nazaire qui devient administrateur provisoire sur nomination du préfet et qui transmet l’arrêté de nomination au Commissariat Général aux Questions Juives à Paris. Entre temps, le 04 août 1942, les Autorités Allemandes ont nommé Maître Alain RUBEAUX également sur proposition du Préfet, notaire au Pouliguen, administrateur du bien et devient de facto la seule personne de référence.

Archives Municipales de La Baule [4H389]

En effet, la villa « Le Symbole » appartient à une personne de nationalité russe et qui devient après juin 1941 et la rupture du pacte germano-soviétique suite au déclenchement le 22 juin 1941 de l’opération Barbarossa et de la guerre germano-soviétique puissance belligérante à l’Allemagne. Les Autorités Allemandes par l’intermédiaire du MBF (Militärbefehlshabers in Frankreich) vont publier une ordonnance (31 juillet 1941) afin que les Autorités Françaises dressent la liste des propriétés ennemies (dont les Russes) avant le 01 septembre 1941.

Troisième ordonnance allemande du 31 juillet 1941 [ADLA 1694W20]

La villa est donc réquisitionnée par les Autorités Allemandes et la Wehrmacht l’occupe jusqu’au 16 novembre 1942. Puis, à cette date, les Autorités Allemandes placent dans la villa Mme LAGAGNIER (épouse de Monsieur LAGAGNIER, villa Georges Henriette, avenue du Maréchal Foch à La Baule) pour la partie habitation et Monsieur FRETEL, gérant du restaurant Pen-Bé » pour la partie garage. Deux familles, les familles LEROY et BOISARD, occuperont également la villa à partir de décembre 1942. La Wehrmacht la réoccupera à partir du 15 février 1944 laissant 15 jours aux occupants pour évacuer les lieux.

Archives Municipales de La Baule [4H389]

Léon BEILIN exerçait la profession de bijoutier avec ses deux cousins Nathan et Elie. Ils créeront les comptoirs CARDINET.

Convoqué pour un examen de situation sur sa nationalité russe, il est arrêté au commissariat de police du Vésinet (Seine-et-Oise) le 01 juillet 1941. Le 30 juin 1941, la délégation générale du gouvernement dans les territoires occupés envoie un télégramme aux préfets de la zone occupée portant instruction pour l’arrestation et l’internement des ressortissants russes et toutes personnes en relation avec eux faisant suite à l’envahissement de la Russie par l’Allemagne à partir du 22 juin 1941, opération militaire ayant pour nom de code opération Barbarossa.

Archives Départementales de l’Oise, 33W8253/2 in « HUSSER Beate, BESSE Jean-Pierre, LECLERE-ROSENZWEIG Françoise Fronstalag 122 Compiègne-Royallieu : un camp d’internement allemand dans l’Oise 1941-1944 ; Archives Départementales de l’Oise]
[Dossier Léon BEILIN, DAVCC 21P422867]

Léon BEILIN est transféré au camp de Royallieu à Compiègne. Ce camp ouvert en juin 1941 et exclusivement administré par les autorités allemandes sert de camp de transit et de réserves d’otages. Les temps d’internement peuvent être dans certains cas assez longs.

Suite à son arrestation et son internement, Ida va tenter de le faire libérer et relance l’administration préfectorale en avril 1942 à ce sujet sans succès.

[Dossier Léon BEILIN, DAVCC 21P422867]

Léon BEILIN est transféré à Drancy le 07 septembre 1942 cette fois-ci en tant que Juif puis déporté par le convoi numéro 34 du 18 septembre 1942 pour AUSCHWITZ.

Fiches d’internement du camp de Drancy [Archives Nationales, F9/5678]

Liste convoi [CDJC, Mémorial de la Shoah, en ligne]
Liste convoi [CDJC, Mémorial de la Shoah, en ligne]

Ida va tenter par tous les moyens de retrouver son mari : elle se déplace pour obtenir un certificat d’internement qui lui sera remis le 20 juin 1945.

Par ailleurs, elle écrit à un journaliste du Journal « Libres » en août 1945 pour tenter de retrouver son mari qui d’après les informations orales dont elles disposent aurait été transféré au camp de Blechammer puis en janvier 1945 devant l’avance des troupes soviétiques, sur le camp de Gross-Rosen/Buchenwald puis Bergen-Belsen.

[Dossier Léon BEILIN, DAVCC 21P422867]

En l’absence d’informations, Léon BEILIN sera déclaré « Mort en déportation » le 23 septembre 1942 (5 jours après le départ du convoi) à Auschwitz. Isaac GOUREVITCH, témoin de leur mariage, sera déporté par le convoi 70 du 27 mars 1944.

CREANGE Pierre, Raymonde, Françoise, Robert [152]

Né le 24 octobre 1901 à Paris (8ème arrondissement), Samuel Pierre Créange (prénom usuel Pierre) et sa femme Raymonde Esther née CAHEN née le 26 novembre 1900 (Paris, 16ème arrondissement) ont vécu de 1935 à 1942 avec leurs deux enfants Françoise Gabrielle née le 26 août 1929 à Paris (16ème arrondissement) et Robert Michel né le 18 avril 1931 à Paris (16ème arrondissement) au 4 bis, rue Anna Jacquin à Boulogne-Billancourt.

Acte de naissance de Pierre CREANGE [Archives Municipales Paris, en ligne]
Acte de naissance de Pierre CREANGE [Archives Municipales Paris, en ligne]
[DAVCC 21 P 439 524]
[DAVCC 21 P 439 524]

Pierre Créange était militant de la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière), il luttait sans relâche contre le racisme et l’antisémitisme et était membre de la Ligue des Droits de l’Homme. A Boulogne-Billancourt, il avait créé la première Université populaire, L’Université Henri Barbusse. Pierre Créange était poète et avait publié avant guerre quatre recueils de poésies ainsi qu’un livre en prose, « Epitres aux Juifs ».

Nous ignorons la date exacte d’arrivée de la famille en presqu’ile mais entre le 27 septembre et le 20 octobre 1940, Pierre CREANGE se déclare en tant que Juif auprès de la sous-préfecture de Saint-Nazaire sous le numéro 152. Il est le dernier à le faire. Il réside alors Villa Marouf à Préfailles au 4, rue Joseph Laraison.

Extrait liste dactylographiée recensement 08 novembre 1940 [ADLA 1694W25]
Villa Marouf Préfailles côté rue
Villa Marouf Préfailles côté rue

En avril 1942, la Feldkommandantur de Saint-Nazaire est informée (???) que Pierre CREANGE aurait constitué des stocks de fourrures et tabac chez lui. Faut-il rappeler que Pierre CREANGE est écrivain.

Courriers préfecture et sous-préfecture 08 et 14 avril 1942 [ADLA 1694W21]

Recherchée par la police, la famille Créange décida de passer la ligne de démarcation pour atteindre la zone libre. Lors de cette tentative, les parents Créange ainsi que le grand-père maternel furent arrêtés par les Allemands.

Robert a 11 ans ce jour d’août 1942 : « Pendant la guerre et l’occupation, mon père, Pierre Créange, militant de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière – le parti socialiste français), franc-maçon, juif et poète, a très vite été recherché. Aussi bien par la police française que par la Gestapo.
Après la rafle du Vel’dHiv, du 16 juillet 1942, il a décidé de nous faire passer la ligne de démarcation pour rejoindre la zone libre, avec ma mère, mon grand-père maternel et ma sœur âgée de 13 ans. Nous savions qu’il y avait danger, mais nous ignorions complètement l’existence des camps et des chambres à gaz.

A Romazière cependant, un hôtelier accepte de fournir pour dix francs (ce qui est peu) deux repas par jour aux réfugiés qui passent la nuit par terre, dans la grande salle du restaurant. A Limoges, où l’on demande cinq cents francs pour une chambre, l’abbé Glorieux, Mlle Durand et Mlle Rivière s’occupent de quelques-uns de ces malheureux parmi lesquels on trouve bon nombre d’enfants qui ont franchi la ligne tout seuls ou dont les parents ont été arrêtés sous leurs yeux. C’est le cas des enfants du poète Pierre Créange.
Comme les Allemands, après avoir examiné les faux papiers, veulent retenir toute la famille pour complément d’information, l’aîné des gosses dit d’un ton qui semble naturel aux feldgendarmes :
« Nous ne connaissons pas ce monsieur et cette dame » et les parents ont le courage de confirmer.
 » Ces enfants ne sont pas avec nous. Nous ne les connaissons pas du tout. »
Les deux petits passent. Encadrés de policiers, Pierre Créange et sa femme s’éloignent vers leur destin. Nul ne se retourne.

Ce jour d’août 1942, ma sœur et moi, nous avons vu nos parents pour la dernière fois, arrêtés par les Allemands. Recueillis par une tante à Périgueux, nous avons pu échanger quelques cartes avec nos parents, tant qu’ils étaient dans la prison de Poitiers et dans le camp de Drancy, jusqu’à l’arrivée de la dernière, sur laquelle un gardien avait inscrit “Partis le 18/09/1942 pour destination inconnue”…
Nous n’avons plus rien su de notre mère, certainement gazée à l’arrivée. Pour notre père, quelqu’un, qui en est revenu, nous a raconté et rapporté deux de ses poèmes écrits au camp. Notre grand-père a eu plus de chance, après la libération, nous l’avons retrouvé à Boulogne-Billancourt ».

Pierre et son épouse Raymonde sont transférés à la prison de Poitiers puis sur le camp de Drancy où ils arrivent le 14 août 1942.

Fiches d’internement du Camp de Drancy [Archives Nationales, F9/5686]

Pierre et son épouse sont déportés vers le camp d’Auschwitz-Birkenau le 18 septembre 1942 par le convoi numéro 34.

Liste convoi 34 [CDJC, Mémorial de la Shoah, en ligne]
Liste convoi 34 [CDJC, Mémorial de la Shoah, en ligne]

Pierre Créange, 41 ans, est transféré dans le camp de Klein Mangersdorf, annexe d’Auschwitz.

Charles Baron jeune déporté de seize ans, présent dans le même camp, témoigne : « Il avait trouvé du papier, un crayon, et, sur un coin de table, il écrivait ses poèmes. Il dégageait une espèce de tranquillité. Il nous rassurait. Il parlait de sa femme, de ses enfants. » Mais un jour ses lunettes sont piétinées par un gardien. D’une totale myopie, il ne peut plus rien faire, et est renvoyé à Auschwitz où il est assassiné, on ignore la date et les circonstances exactes. Deux de ses poèmes sont parvenus à ses enfants après le retour des survivants.

Exil

Horizons fermés
Fils barbelés
Banales baraques interchangeables
Travail morne qui ne console pas
Frères de misère
Qui parfois à nos misères ajoutez…
Solitude dans la multitude
Langue étrangère
Paysages et visages hostiles
Ou fermés.
Notre destin nous est rivé
A toi, mon aimée,
Comme à moi,
Pour des jours et des jours
Longs à traîner.
Nous sommes éparés,
A l’absence s’ajoute le silence.
Si parfois la violence de ma peine décroît
Et semble s’assoupir
Comme s’atténue le froid quand tombe la neige,
C’est que ta pensée,
De son aile impalpable, m’a caressé.
La vie nous semblera une merveilleuse aventure
Lorsque nous serons réunis.
Parfois je crois voir notre retour,
Mon amour…
Les embrassements triomphants
De nos enfants, Grandis et mûris par l’épreuve,
L’étreinte de nos parents,
Vieillis mais retrouvés…
Les yeux tendres du vieux chien,
Et l’accueil même des choses,
Et le sourire perlé de nos roses.
Jamais nous n’aurons été
Si père l’un de l’autre.
La maison nous sera douce, si douce…
Nous deviendrons casaniers
Parmi les amis et les livres retrouvés,
Sous les yeux attendris des aïeux
Dans leurs cadres patinés.
Horizons fermés
Fils barbelés
Banales baraques interchangeables
Travail morne qui ne console pas
Frères de misère
Qui parfois à nos misères ajoutez…
Solitude dans la multitude
Langue étrangère
Paysages et visages hostiles
Vous serez comme un cauchemar
Dont le jour d’un coup délivre!
Je reverrai bientôt tes yeux mon adorée,
Et j’embrasserai en pleurant tes cheveux.

Fait divers au Lager

Il est arrivé un soir,
Juif parmi d’autres juifs,
– Inconnu parmi les inconnus –
Il est arrivé un soir
Avec vingt autres hommes,
Sa valise et sa peine
Courbant ses épaules.

C’était un être au destin banal.
Ou peut-être avait-il été quelqu’un.
Tu n’as rien livré de toi;
Tu ne nous a pas parlé:
Passant discret, tu es passé,
A peine as-tu donné ton nom,
Et ton regard déjà atone…
On t’a couché
Et tu ne t’es pas relevé.

Tu es parti à midi
Le vent d’ouest hurlait.
Une charrette a porté à travers la plaine
Le pauvre cercueil de bois blanc,
Et quatre des nôtres ont suivi ton corps.
Tandis qu’un soldat en armes
Gardait le mort et les vivants
–Alors j’ai vu de furtives larmes anonymes de femmes–
Préludes aux larmes qui couleront ailleurs…

Enfin au cimetière,
Quelques prières,
Et les rituelles pelletées de terre…

Un juif à rayer sur les registres
Et c’est tout.

La documentation réunie au Ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre pour renseigner les familles après guerre dont une partie consacrée au Camp d’Auschwitz précise les circonstances du décès de Pierre CREANGE : décédé au Camp de Gogolin [sous-camp d’Auschwitz] en Avril 1943 de dysenterie.

[Archives Auschwitz, DAVCC Caen, 26 P 821]

Raymonde et son mari Pierre ont été exterminés à Auschwitz-Birkenau. Ils avaient tous les deux 41 ans.

Le 19 mai 2011, une plaque commémorative à la mémoire de Pierre Créange et de son épouse Raymonde a été posée au 4 bis rue Anna Jacquin à Boulogne-Billancourt (Anciennement rue Buzenval). Cette plaque a été inaugurée par le Député-maire de Boulogne-Billancourt Pierre-Christophe Baguet et l’équipe municipale en présence des enfants de Pierre et Raymonde Créange : Robert Créange, Secrétaire Général de la FNDIRP (Fédération Nationale des Déportés et Internés, Résistants et Patriotes) et Françoise Créange-Picard. Plusieurs membres et amis de la famille Créange étaient également présents. [Source : Mairie de Boulogne-Billancourt]