MAJEROWICZ David, Anna, Kéhat, Michel, Charles (NR)

David et toute la famille résident à Fégréac un court moment entre 1939 et 1940.

David, Lejzor MAJEROWICZ né le 13 janvier 1900 à Parczów (ou Parczew) (Pologne), son épouse Anna née NISENKIERN née le 20 août 1906 à Wołomin (Pologne) ainsi que deux de leurs enfants Kéhat né le 10 mai 1930 à Wołomin et Michel né le 3 avril 1934 à Wołomin sont arrivés en France le 1er avril 1937. Charles, le petit dernier, naît le 3 septembre 1938 à Paris (12ème arrondissement).

David possède un passeport polonais délivré à Lodz le 18 mars 1937 valable six mois mais entre en France sans visa. Les durcissements du séjour des étrangers après les décrets-lois d’avril et novembre 1938 du gouvernement Daladier provoquent dès mars 1938 une enquête des autorités françaises qui rend la famille « Indésirable ».

Dossier Police de Sûreté de David Majerowicz [AN 19940462/46]
Dossier Police de Sûreté de David MAJEROWICZ [AN 19940462/46]

Deux lettres vont être écrites, l’une émanant de David Lejzor à Léon Blum en mars 1938 et la seconde émanant de son fils Kéhat à Albert Lebrun, président de la République un an plus tard en mars 1939. la première n’a pas été rédigée par David qui ne parle ni écrit le Français. il peut s’agir d’une traduction d’un texte en yiddish ou en polonais. La qualité de l’écriture témoigne d’une personne lettrée (malgré quelques fautes d’orthographe). Cette lettre poignante est retranscrite telle quelle :

Son excellence Monsieur Léon Blum
ancien Président du Conseil
ancien Vice-Président du Conseil
Président du Parti Socialiste SFIO
Député de l’Aude


Palais Bourbon à Paris

Camerade !

A un moment de loisirs, ouvrez ces quelques pages et lisez les attentivement. Si vous êtes un homme de bonne coeur, si vous comprenez les souffrances des gens qui voyent en vous leur dernier espoir. Si les larmes d’une famille entière peuvent vous toucher, faites un geste humain et donnez une suite favorable à leur humble demande. Merci, merci infiniment et de tout coeur d’avance.

Paris, le 09 mars 1938

Cher Monsieur Léon Blum.

ce n’est pas une histoire banale que vous allez apprendre. Ce n’est pas non plus un bavardage quelconque, mais un appel déchirant et tragique d’une famille de presque cinq personnes en détresse, et à l’extrémité de ses soufrances et qui vous appellent AU SECOURS !!!

J’ai longuement réfléchis et profondément étudié ma situation avant de vous écrire et j’ai risqué ma dernière chance je joue ma dernière carte, et… mon dernier espoir.

Camerade Blum !

Cette demande n’est pas écrit avec de l’encre, mais avec du sang de mon coeur en douleur, et de notre vie à moitié brisé ! Les larmes aux yeux, cinq personnes vous apellent, aidez nous, comprenez nous, et ne refusez pas notre humble demande.

Nous sommes Quatre juifs, de nationalité polonaise, moi, ma femme et deux enfants dont un de 8 ans et un de 4 ans, avec le 3ème enfant ma femme est enceinte du 5ème mois.

Nées, élevées et habitées en pologne, nous n’avons pas pu continuer notre résidence dans ce pays meurtrière des juifs ! L’Antisémitisme, le racisme et autres semblables nous ont fait amère nos jours déjà tristes !

J’ai fondu en larmes, quand mon fils aîné, en arrivant de l’école me demandait : « pourquoi papa m’appelle t’on Youpin ? pourquoi me traite-t-on de sale juif ? suis-je pareil que les autres ? ». Que répondre à cet enfant qui n’a pas compris encore ce que c’est que d’être un juif !

Nous avons tous soufferts, nous comme les enfants, physiquement, matériellement et surtout moralement, cela dépassait toutes les limites, car sans nous flater, nous sommes plutôt des intellectuels.

Quand nos souffrances ont déjà atteintes l’extrémité, nous avons décidées de partir, quitter la pologne, mais où aller ? puisque nulle part nous n’avons pu obtenir de visa d’entrée.

Avec un passeport à mon nom seulement, nous avons tous les quatre commencé une ballade autour d’Europe. Comme des vagabonds nous nous sommes trainés à travers des frontières, quand un matin nous avons aperçu le drapeau tricolore.

SAUVEES !!!

Nous nous trouvions en France dans le pays de l’humanité, de la liberté? Sur le sol de la plus grande et profonde démocratie, et nous avons pensé qu’ici nous pourrons peut-être trouver un asile pour nos corps déjà si fatiguées !

Depuis?… voila onze mois déjà que nous sommes à Paris. Nous y sommes presque installées. La vie ici nous plait énormément, et nous sommes certains de pouvoir refaire ici notre vie si… si nous avions l’autorisation de résider en France.

Malheureusement nous n’avons rien encore, c’est à dire que nous vivons illégalement en France, et le plus malheureux, c’est que nous avons peur de nous adresser à la Préfecture de Police, car supposons que nous soyons frappées d’un arrêt d’expulsion, je ne le supporterai pas, car, où pourrons-nous aller, ailleurs ? en Pologne ? J’aurais préféré plutôt la mort. Mais continuer la vie comme ça il n’est pas possible non plus ! Chaque fois qu’on frappe à la porte, on croit qu’on vient nous arrêter. Sauf le dimanche nous ne sortons jamais de la maison ayant peur qu’on ne nous arrête dans la rue. Et pourtant nous ne sommes pas des misérables, ni des bandits ! Notre seul crime est de ne pas avoir dans la poche la carte d’Identité d’étranger. Mais comment l’obtenir ? Puisque partout on vous réponds, il faudra retourner en Pologne et il n’existe pour moi de plus terrible que d’entendre cela.

Nous nous sommes décidées alors de nous adresser à vous, cher Président, avec le plus pressant appel de nous aider.

Nous ne sommes pas des mendiants ni vagabonds, nous ne sommes pas non plus des gens qui se sont introduits en France pour y commettre des vols, meurtres ou crimes, nous ne sommes que des pauvres gens, qui ne demandons que le droit de résider en France et d’y travailler honnêtement pour gagner le modeste bout de pain, de continuer avec toutes nos forces et capacités pour le bien-être et prospérité du bon pays de la France.

Depuis les premiers jours que nous sommes à Paris, nous sommes installés en logement, notre loyer est toujours régulièrement payé, ainsi que notre gaz, électricité, etc.

En ce qui concerne nos 2 garçons, ils fréquentent ici l’école communale où ils apprennent très bien et se placent parmi les meilleurs élèves (3ème sur 58 élèves). Chose curieuse, en leur demandant s’ils veulent retourner en Pologne, ils vous répondront sans hésitation et malgré leur bas âge,  » nous aimons la France et ne veulent plus de la Pologne ». Voyez-vous que même les gosses ont déjà apprécié ce qu’est la France, ce que c’est la liberté et surtout l’humanité. Là-bas, à l’école on leur avait dit qu’ils sont des Youpins pendant qu’ici, on leur apprends de s’aimer les uns et les autres sans distinction des races, religions ou nationalités. N’est-ce pas humain ? N’est-ce pas logique ? N’est-ce pas la vraie liberté démocratique, n’est-ce pas tout ce qu’il y a d’élémentaire ?

Camerade Blum !

A genoux nous sommes devant vous et vous supplions, ayez pitié de nous et de nos enfants. A votre noble et bon coeur plein d’humanité et de compréhensions nous adressons les plus tragiques des appels, SAUVEZ-NOUS ! AIDEZ-NOUS ! et ne refusez pas notre humble demande au nom de vos nobles et respectueux sentiments que nous éprouvons pour votre grande et honorable personnalité nous vous supplions de nous aider à élever nos enfants comme il faut, de pouvoir leur donner l’instruction qui leur permette de devenir des Hommes sains et nécessaires pour la société, des Hommes dans l’atmosphère de la démocratie et de la liberté.

Donnez-nous également la possibilité que notre enfant qui doit naître d’ici 3 mois puisse porter le nom de citoyen Français ! Et peut-être nous aussi pourrons un jour être incorporés dans la grande famille des Français et assimilés au peuple de la Liberté-Egalité-Fraternité !

Nous ne demandons aucun secours de quelque nature qu’il soit car nous ne l’avons heureusement pas besoin, la seule chose dont nous vous prions c’est de nous aider en l’obtention de nos cartes d’identités d’étrangers !

Vous êtes notre seul et dernier espoir c’est dans vos mains que nous mettons tout notre destin et nous ne doutons pas que votre bon coeur, votre conscience et vos idées d’un véritable socialiste vous guideront vers la réponse favorable.

Sans cette attente et en vous assurant que nous vous serons toujours reconnaissants de nous avoir aidé, avec nos remerciements anticipés, à nos sentiments respectueusement dévoués, ainsi qu’à notre très haute considération.

Majerowicz David Lejzor
Majerowicz Anna
Majerowicz Kehat
Majerowicz Michel

La deuxième lettre, tout aussi poignante, rédigée par son fils Kéhat, est retranscrite telle quelle :

Paris, le 28+3+1939

Monsieur le Président
de la République
Paris

Monsieur le Président,

Papa et Maman viennent de recevoir aujourd’hui un refus de sejour nous n’avons plus le droit de resté en France que jusqu’au 5 avril, nous devont tous partir en Pologne. Papa, Maman mois mon frère Michel et mon petit frère Charles qui est né ici à Paris. Moi je ne veut pas partir en Pologne, je n’aime pas la Pologne, je mieu la France je suis ici le 1er élève dans ma classe à l’école et l’ané dernière j’avais le prix d’excelence. Et pui mon frère Michel ne peu pas partir n’en plus par ce que il est dans un préventoriome à Céton dans le département de l’Orne. mois et mon frère Michel nous avont pensé quand nous serons grand nous seront des soldats français et notre petit frère Charles aussi.

Pourquoi veu ton donc nous renvoyé ? Mon Papa se nais pas un voleur mais un pauvre tailleur et il ne fait de mal à perssonne. Mon Papa dit que nous somme des indésirable. Que se que savedir ? mon Papa voulait écrire à Monsieur le Président mes il ne conait pas le Français alors je lui ai dit tenfepas mois je veux écrire et tu vera que Monsieur le Président nous fera resté en France je sais que monsieur le Président est un gentil Monsieur est que vous avai un bon coeur. le maître nous lavais dit à l’école alors je sai que vous ete gentil et je pense que vous alai dire a la prefecture de police qu’on nous donne des cartes d’identité est qu’on nous laisse ici à Paris.

Quand je suis arivais ici à Paris j’avais presque 7 ans et maintenant je presque 9 ans alors je ne veux plus chez les sales polaques qui m’ont toujours apelai sale juif et puis ils m’ont batus écrié que je doit alai en Palestigne mes ici à l’école on ne me bat pas et on ne me dis pas sales juif alors je veux resté ici. Il y a tant des étranger en France il n’y a donc pas des places pour nous aussie ? Alors je pleure Monsieur le Président et je vous prie de fer quelque chose pour nous que nous pouvont resté en France.

Jusqu’à présent j’ai si bien apri le Françaic et si je doit retrourné en Pologne je vais tous oublié et sa je ne veux pas je vous promai donc d’apprendre encore mieux si vous nous donne la possibilité de resté en France.

Je vous merci beaucoup Monsieur le Président et repondai moi bien vite par se que Papa a dit que la police peut venir nous metre en prisont et j’ai honte de resté en prisont avec des bandis et des voleurs. J’embrasse votre main bien tandrement.

Kéhat Majerowicz
10 rue Emile duplyée paris 18ème

La famille est sommée de quitter le territoire le 5 avril 1939.

Nous ne savons que peu de choses de la famille. En juin 1938, Kéhat est scolarisé à l’école communale 4, rue Erckmann-Chatrian dans le 18ème arrondissement à Paris. La directrice de l’école qui délivre le certificat de scolarité précise : « Très bon écolier, classé 1er de sa division (48 élèves). A toujours été inscrit au tableau d’honneur. Candidat sûr pour le Prix d’Excellence. »

Son frère Michel est quant à lui inscrit en juin 1938 à l’école maternelle 3, rue Saint-Luc dans le 18ème arrondissement à Paris.

Charles, le petit dernier, obtient la nationalité française par déclaration de son père devant le Juge de Paix de la place Jules Joffrin dans le 18ème arrondissement à Paris le 30 septembre 1938, trois semaines après sa naissance.

Michel, atteint de tuberculose, va séjourner du 16 au 31 mars 1939 au Préventorium dans le château de Glaye à Ceton dans l’Orne.

Léon Blum réagit au courrier de David et en informe le directeur de cabinet du Ministère de l’Intérieur (mai 1938). En avril 1939, Le directeur de la Police du Territoire et des Etrangers surseoit à l’expulsion de la famille.

La famille fait partie des évacués de Paris à l’entrée en guerre. Outre les populations d’Alsace-Moselle évacuées vers un certain nombre de départements en province (365000 personnes évacuées dans 304 trains vers le Lot-et-Garonne, Gers et Landes pour le département du Haut-Rhin, Haute-Vienne, Dordogne et Indre pour le département du Bas-Rhin, Vienne et Charente pour le département de la Moselle), il est décidé l’évacuation des enfants de Paris. Le 31 août 1939 à 8h18, un train démarre de la gare Montparnasse avec à son bord 843 garçons de plus de 6 ans en provenance du 18ème arrondissement direction Nantes accompagnés de leurs instituteurs. Il est probable qu’Anna et Charles suivent dans la foulée et arrivent dans le nord du département à Fégréac à la limite de l’arrondissement de Saint-Nazaire.

David est engagé volontaire au recrutement polonais dans la Légion Etrangère (Recrutement Seine) sous le numéro 2316 comme numéro matricule au recrutement à l’entrée en guerre en septembre 1939 mais n’a vraisemblablement pas été appelé.

[Mémoire des Hommes, en ligne]
[Mémoire des Hommes, en ligne]

Le 22 décembre 1939, David effectue sa première demande carte d’identité pour étrangers auprès de la Préfecture de Loire-Inférieure. Il travaille alors comme tailleur chez les frères De Viter à Nantes au moins jusqu’au 11 mars 1940. La famille rejoint son domicile à Paris avant le recensement des Juifs de l’arrondissement de Saint-Nazaire (1er au 21 octobre 1940).

David MAJEROWICZ est le premier à être arrêté le 14 mai 1941 lors de la « rafle » dite du Billet Vert et interné à Pithiviers. Il est remis le 17 juillet 1942 aux Autorités Allemandes selon l’expression consacrée, c’est à dire déporté vers Auschwitz par le convoi numéro 6 le 17 juillet 1942. 3 jours après, le 20 juillet 1942, arrivent son épouse et ses trois enfants victimes de la rafle dite du « Vélodrome d’Hiver »

Anna est déportée par le convoi numéro 16, sans les enfants, de Pithiviers à Auschwitz le 7 août 1942. Kéhat 12 ans, Michel 8 ans et Charles 3 ans et demi restent seuls au camp de Pithiviers pendant 15 jours avant d’être transférés sur le camp de Drancy le 22 août 1942. Ils sont déportés tous les trois le 26 août 1942 par le convoi n°24 de Drancy à Auschwitz. Ils ont été gazés à l’arrivée du convoi.

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